mercredi 29 février 2012

Sortie DVD : Le secret de la Licorne


Réal : Steven Spielberg

Avec : Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig

Après Tintin dans ton Happy Meal, Peugeot 5008 pour Sydney, Pitch en stock, Total au pays de l’or noir, Objectif : promo chez Carrefour et les sept boules Obut de cristal, c’était un peu la soupe à la grimace, chez les Zito. Raz le cul de Tintin au pays du partenariat version On a marché dans la merde. Pourtant l’unanimité derrière le film de Spielberg  par ce qui se fait de mieux comme presse en France avait fini par nous donner envie de nous déplacer quand même. Non pas pour se la jouer puristes qui viendraient maugréer contre le détournement de l’œuvre originale d’Hergé, mais pour admirer le masterpiece en Motion Capture du grand Spielberg, dont on vante le génie de l’Entertainment retrouvé. Armé de cette « technologie qui libère de la technologie », qu’allait faire l’ancien Golden boy ? Révolutionner le septième art ? Ou s’enliser plus encore dans l’ordinaire le plus mou ? Rejouer Les aventuriers de l’arche perdue ou nous importuner avec Le royaume du crâne de cristal ?  Arranger un filet mignon ou purger du boudin ? Et poser toutes ces questions, ne serait-ce pas déjà y répondre ?

Narration de fête foraine

C’est la tête toute retournée que nous sommes sortis de la salle obscure, d’abord la cause à cette 3D superflue et des lunettes de bigleux qu’elle implique, mais aussi à un degré de perplexité rarement atteint depuis la montée aux nues du terrifiant Titanic. Cette confusion ! La faute à une narration de tunnel, feu de paille qui brûle chaque image pour la remplacer immédiatement par une autre, forte ou pas, spectaculaire ou non, tout est magma, pâté, bouillabaisse trop copieuse qu’on dégueule dans le caniveau afin de se purger les neurones. Grosse fatigue, flonflon sonore, impression désagréable de fête foraine, tous les poncifs du genre sont là, bien présents. L’originalité est qu’ils côtoient également un certain plaisir, une beauté formelle parfois époustouflante, dont on aurait aimé qu’elle prenne plus le temps. Mais du temps, Tintin n’en a pas, il avance sans se retourner, saute d’histoire en histoire, mille saborde certaines scènes originelles dans sa course effrénée, à l'image du fabuleux delirium tremens d’Haddock qui se remémore son illustre ancêtre ici dévalué, pour inventer certaines situation pertinentes, la Castafiore utilisée pour libérer la troisième licorne de son écrin pare balle. Les séquences s’enchaînent si vite qu’on a la désagréable impression qu’elles se superposent. La cuisine est riche, et pas toujours de bon goût. On est tout de même plus près de Disneyland que de Hergé, quand bien même l’hommage réserve de belles surprises.

Pourtant rien à dire au niveau de la mise en forme des personnages. Différent de ceux d’Hergé, ils n’indisposent pas, même si Tintin a un strabisme qui, lorsqu’il pense, lui donne un air de demeuré et que Saccarine, devenu Rackham Le Rouge à la grâce d’une passerelle narrative trans-album, fait un bad guy bien contemporain, qui rappelle plus le Docteur No que Rastapopoulos. Bref, c’est un gloubiboulga régressif assumé qui ne viole tout de même pas le matériaux d’origine au point de le laisser exsangue. Mais si la mode est à mettre en valeur la motion capture, à en ériger doctement la révolution qu’elle implique (voir pour cela le superbe article de Rafik Djoumi dans arrêt sur image (lien payant), la plus value technique ne saute pas aussi évidemment aux yeux que cela.

Révolutionnaire ou blockbustaire ?

Sûr que cette révolution technologique est un sujet passionnant, et très bien défendu par des journalistes passionnés, mais même si nous ne doutons pas de la mutation à venir, Tintin nous rappelle qu’on en est encore à ses balbutiements, tant l'innovation ne saute pas aux yeux. Et ce n’est pas la volonté chevillée au corps d’avoir tout compris avant tout le monde qui brûle certains de ces geeks du cinéma particulièrement informés et compétents, qui y changera quoi que ce soit : la motion capture utilisée par Spielberg reste encore un gadget surcoté, qui fait le pont entre la cinématique de jeu vidéo et le cinéma, mais n’apporte rien ou si peu en terme de spectacle, que ne pourrait apporter l’animation ou le live. L’hybride, avec le secret de la Licorne, n’a pas encore trouvé sa valeur étalon.

Reste que certaines performances d’acteurs sont exemplaires, comme celle de Haddock par le pionnier Andy Serkis, là où d’autres restent empruntées et disgracieuses, Nick Frost et Simon Pegg à côté de la plaque dans le rôle des Dupont et Dupond. Pas assez intéressant pour damer le pion à l’animation traditionnelle, pas assez précis pour ne pas donner une impression théâtrale grossière, on ne peut pas dire que la révolution se trouve dans l’acting, à peine à la hauteur de l’enjeu. Et en ce qui concerne la réalisation, difficile de crier au génie. Oui, la caméra est libre de tout mouvement et la suite de scènes d’action spectaculaire. Mais au delà de l'enjeu technique, tout cela est-il mémorable ? En parlera-t-on dans les années à venir, trouvera-t-on cette surenchère vraiment novatrice, ou plus proche de l’accumulation de spectacle, type Michael Bay, un peu vaine. Accumulation qui étouffe l’histoire au point de la rendre aussi superflue que secondaire. Tout est mouvement dans Tintin, mais quid de la caractérisation des personnages ? Bref, loin d’être le monument annoncé, Tintin démêle le Secret de la Licorne dans l’indifférence générale, et laisse au spectateur le goût plaisant ou amer d’un grand huit furieux et un peu foireux.

En bref : Grosse déception pour le secret de la Licorne qui fatigue plus qu’il n’emballe, et laisse perplexe quand à son caractère révolutionnaire. Non, la motion capture n’a pas encore trouvé son mentor, pas plus que nous n’avons retrouvé le Spielberg de notre jeunesse. Reste des moments d’une grande fulgurance, mais pris dans la montagne russe d’une narration hystérique qui brûle tout sur son passage, ils se noient avec l’histoire dans une gesticulation permanente très éloignée de l'esprit d'enquête du petit reporter. Ne reste de tout cela qu’une impression assez distanciée et superficielle, propres aux blockbusters traditionnels. Un comble pour un procédé révolutionnaire. Éreintant.
 
 

lundi 27 février 2012

Bulle : Bakuman


Par : Tsugumi Ohba et Takeshi Obata

Histoire : Deux garçons veulent devenir mangakas, une route très difficile qui peut apporter une gloire à laquelle seule une poignée de personnes a accès. Voici l’histoire de Moritaka Mashiro, très doué pour le dessin, et d’Akito Takagi, doté d’aptitudes supérieure pour l’écriture, qui vont créer une nouvelle légende dans le monde des mangas.

Auteurs du manga à succès Death Note, Tsugumi Ohba et Takeshi Obata ont pris un virage en aiguille pour accoucher d’une singulière série à l’ambition démesurée : décrire l’arrière cuisine du métier de Mangaka dans un format dont on aurait pu croire qu’il n’intéresserait pas le public visé. Car les deux auteurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère. La mise en abime est ambitieuse, le réalisme absolu, quasi documentaire. Aucun rouage des coulisses ne nous est épargné de cet univers ultra codifié et réglementé qu’est le manga, feuilleton qui joue sa vie chaque semaine en sollicitant le vote positif des lecteurs de magazines. Compétition féroce, exigence de tous les instants, révélations loin d’être rock’roll sur un métier proche du sacerdoce, Bakuman ne nous épargne rien des réunions de rédaction, des compromissions, des échecs et du doute qui parsèment l’existence de celui qui veut se lancer dans cette carrière.

Meta-manga par excellence, Bakuman révèle en temps réel, toutes les stratégies mises en place pour survivre et se hisser au top avec une série. Au fil des épisodes, toutes les recettes utilisées prennent naturellement place dans le cadre même de leur œuvre. Plus d’action par ci, bascule vers le gag-manga par là, qu’il s’agisse de pousser sur le romantisme ou de simplifier le trait, Bakuman, révèle en permanence ses intentions. Il apparaît comme une sorte de Blob sur planche qui mute selon les intentions de vote pour grandir et être plus fort, se nourrir de ses erreurs pour avancer. Pour cela des personnages apparaissent ou sortent du jeu, des situations dramatiques sont volontairement surlignées, le suspense artificiellement gonflé, chaque semaine apportant son lot de péripéties fictives, tout en maintenant un haut niveau d’exigence documentaire.


Car lire Bakuman, c’est s’initier à vitesse grand V à tout l’univers du Shonen, à ses némus qui servent d’hypothèse de travail, ses genres extrêmement codifiés dont on comprend soudain les enjeux jusqu’alors insoupçonnés. C’est aussi l’explication brillante de la relative médiocrité de l’univers des mangas, dont les auteurs talentueux peuvent se trouver bridés par cette normalisation pour jeunes adultes, ultra calibrée, cette évolution soumise au diktat des lecteurs comme ces émissions télé à l’état sénile devant la toute puissance de l’audimat. Le risque d’aseptisation est là, à chaque page, et c’est aussi ce combat que mènent les auteurs dans Bakuman : sortir le plus possible d’une histoire d’amour bancale, à la naïveté presque stupide, pour maintenir un niveau d’exigence qui frôle l’intransigeance. On apprend tout des effets sonores, des arrières plans, du calibrage des plumes, du fait que la narration doive se faire à travers le dessin, tout en suivant cette passion un peu faible entre le héros et sa dulcinée, propre à conserver l’attention des plus jeunes, mais n’étant finalement que le décor d’un univers aux intentions beaucoup plus abouties.

En bref :  Méta-Manga qui peut servir d’introduction à cet univers que l’on pourrait trop vite croire cantonné à l’adolescence boutonneuse, Bakuman est un exercice de style proprement hallucinant. Et si, comme tous les autres mangas, il lui arrive de tirer à la ligne, cela s’avère ici toujours passionnant, car ce travers est justifié par son scénario même. Mise en abime stupéfiante, il intègre à un titre somme toute classique tellement de pastilles éclairantes qu’on se demande ce qui pourrait venir interrompre cette nouvelle légende dans le monde des mangas. Passionnant et instructif.

samedi 25 février 2012

Contre-courant : The artist


Réalisation : Michel Hazanavicius

Avec : Jean Dujardin, Bérénice Bejo, John Goodman

Année : 2011

Pas la peine d’ergoter sur les qualités de The Artist, elles sont louées en long, en large et en travers d’une presse l’autre. Un bon film en noir et blanc, muet, avec en tête de gondole un Jean Dujardin de gala, voilà ce qu’est exactement le film de Michel Hazanavicius. Ni plus, ni moins. Et loin de nous l’envie de nier le plaisir pris lors de la projection, car The Artist est un film bien foutu, qui n’ennuie jamais, charme de par ses décors, son interprétation et son anachronisme cinéphile, là où les OSS du même Hazanavicius n’étaient qu’une succession ininterrompue de saynètes plus ou moins drôles (souvent moins) parodiant un genre plus que le copiant servilement.

Et c’est à ce moment que Frank Zito se dégage de la mêlée courtisane pour en venir aux mains. Car si The Artist peut se vivre comme le nouvel Amélie Poulain, c’est-à-dire une grosse production française qui mise tout ou presque dans une mise en forme "décalée" (si tant est que cela veuille encore dire quelque chose) en rapport aux canons de productions du moment, qui met en scène des personnages immédiatement attachants et se pose comme un film à vocation populaire mais pas putassier, il y a tout de même un monde entre ces constats d’évidence et la naissance d’un chef d’œuvre qui a failli arracher la palme d’or au dernier festival de Cannes. Car le clap de fin donné, The Artist disparaît de la mémoire, s’évapore aussi brusquement qu’un mirage en plein désert, certes agréable, mais qui n’aura jamais véritablement étanché la soif, loin s’en faut.

La faute à la nature même du film qui, au fond, n’est que l’œuvre appliquée d’un copiste. Pour sûr, tout y est accompli dans les règles de l’art, l’équilibre dramatique y est respecté, les cartons parfaitement posés, le décalque finement travaillé. On imagine le réalisateur et son équipe plongés durant des mois dans les archives pour s’y repaitre de Fairbanks, Chaplin, Lubitsch, Wilder et Lang. Et le rendu est effectivement quasi parfait. Seulement quel sens donner à tout cela ? Un sens artistique quand un tel travail d’antiquaire semble plus relever de la déférence laborieuse, voire de l’absence même de personnalité. Hazanavicius, sans aucun doute, y fait mieux que lors de ses précédents efforts, la faute, serait-on tenté de croire, à un cinéma copié de plus grande valeur, d’une plus grande exigence. Mais en soi, quelle patte apporte-t-il à tout cela ? Quelle audace à remettre le couvert de l’éternel duplicata ? Quel plaisir, au-delà de celui de la pure reconstitution méticuleuse ? Film muet fait à l’ancienne, avec les mêmes moyens de production pharaoniques, les mêmes étoiles, il est surtout une machine de guerre produite pour ce même public de masse que draguait naguère Jeunet avec son Amélie : un public unanimement enthousiaste devant l’industrie triomphante, un public de musée empoussiéré, le public rêvé de The Artist : celui qui trouve en toutes circonstances et à tout propos que c’était mieux avant…
 
En bref : Si Frank Zito, au fond, n’a pas grand-chose à dire sur The Artist, film agréable incarné par l’un des acteurs les plus plaisants du cinéma hexagonal, il a beaucoup à redire sur la démarche et la réception même du film. Car là où l’on peut se féliciter de trouver dans les salles une bobine grand public de qualité, il semble exagéré d’essayer d’en faire une œuvre hors du commun. Fac-similé soutenu par un producteur audacieux, au sens des affaires aiguisé, The Artist mérite autant les louanges qui s’abattent sur lui que la Tour Eiffel en allumettes réalisée par François Pignon. De la même manière, on peu trouver le travail impeccable, mais ici comme dans le dîner de con, cela reste une miniature qui s’essaye à représenter un monde plus grand que lui. Très bon quand même.

jeudi 23 février 2012

Néo-grindhouse : Machete

  
Réalisation : Robert Rodriguez, Ethan Maniquis

Avec : Danny Trejo, Michelle Rodriguez, Jessica Alba

Année : 2010

Rejeton involontaire du projet Grindhouse, qui avait vu Tarantino et Rodriguez rendre hommage aux film d'exploitation dans Boulevard de la mort et Planète terreur, Machete était l’occasion pour Robert Rodriguez de retrouver l’univers sévèrement burné du cinéma grindhouse des années 70, avec pour point de départ une bande annonce décomplexée tournée pour l'occasion, et l’inénarrable Danny Trejo en tête de gondole.

Mais là où son pote Tarantino développe une démarche cinéphile, avec le recul qu’elle suppose, Rodriguez fonce tête baissée, comme un taureau excité par une cape rouge agitée devant ces naseaux fumants. Autonome, il shoote ses films sans aucune contrainte, dans une ambiance cheap et décontractée qui emporte tout sur son passage. Méthode excitante qui lui permet de tirer le meilleur parti d'un casting de baroudeur qui en a pourtant vu beaucoup d'autres, et qui donne tout son relief à un projet aussi basique. Jeff Fahey s'y révèle d'ailleurs d'une épaisseur insoupçonnée, tout comme Steven Seagal qui y apparait pour la première fois depuis des lustres en pleine lumière. Exempts les filtres grossiers qui cachent la baderne qu’il est devenu. Magie de l’enthousiasme de Rodriguez !

Sexe, buritos et rock'n'roll


Car chez le texan comme chez Mocky, on aime les gueules cassées, vérolées, burinées, exit botox et chirurgie esthétique, bonjour rictus et tronches minées à l’excès. Un film de Rodriguez, ça sent les burnes, l’huile de vidange, la graisse de Buritos et la vieille sueur. Ca saigne aussi beaucoup, et Rodriguez est peut-être le seul à savoir mêler aussi efficacement aujourd’hui CGI et effets old-school. Pour mieux souligner cette performance il se paye à nouveau le luxe d’inviter le pape des SFX de genre, Tom Savini, dans le rôle monosyllabique d’Osiris Ampanpour. Don jonhson, lui, ressemble à Elvis version fin de carrière. Pourri jusqu’à la moelle, l'ex-idole de Deux flics à Miami semble prendre son pied à chaque prise. Et que dire de Robert de Niro, qui enfile depuis maintenant vingt ans les tournages sans saveur comme Seagal les saucisses apéritifs, et qui ici, en se caricaturant à l’extrême, retrouve une étincelle dans le regard, de celle qu’on pensait perdue à jamais.

Et si l'ensemble sent fort les hormones mâles, Rodriguez n’oublie pas d’intégrer à son incroyable délire fétishiste une galerie d’actrices plus customisées les unes que les autres, les travestissant ici en Che Guevara, là en nonne, dans une ambiance de boîte de striptease qui serait tombée dans les mains des entraîneuses. Personne n’est net, dans Machette. Tout semble dégueulasse, et pourtant, c’est de la fiente qu’émerge le héros de tous les temps, l’incroyable Dany Trejo, acteur épouvantable, mais gueule de cauchemar, que Rodriguez, qui ne renouvelle pas l’erreur de Prédator, limite ici à une expression dans laquelle se projette tout les fantasmes des spectateurs. D’aucun diront que le film est un peu vain. Peut-être ? Mais a-t-on vu souvent, dans l’histoire du cinéma, des pellicules aussi déviantes et jouissives que celles-ci. Avec des acteurs qui mouillent le débardeur, sans se soucier de leur image ?… De toute façon, Rodriguez s’en fout. Il avance droit dans ses bottes, accompagné de son univers branquignol, et conduit ses films comme son héros les grosses cylindrées, écrasant les pisse froids sur son passage, et entraînant avec lui tous les autres, dans un gros son root's de rock’n’roll qui tache...

mercredi 22 février 2012

Video-club express : Le lac des morts vivants


Réalisation : J A Lazer (Jean Rollin)

Avec : Anouchka, Antonio Mayans, Youri Radionow

Année : 1980

Incroyable Jean Rollin ! Le réalisateur, décédé il y a peu, était un des rares capable de donner envie de défendre l'indéfendable. Des titres aussi insolites que Les raisins de la mort ou La nuit des horloges, aux fulgurances magnifiques égarées dans d’interminables plans à la magie incertaine. Mais Le lac des morts-vivants, quand même… Il faut confesser que Jean Rollin ne l'assumait pas pleinement, signant d'un pseudo exotique -J A Lazer- cette pourtant bien franchouillarde pellicule, production Eurociné de sinistre mémoire. Et on ne lui donnera pas tord, car de Jean Rollin, il n'y a point dans ce navet cosmique. Exit la langueur troublante au profit d'un pénible sur place. Pas de lyrisme, mais du je-m'en-foutisme. Et ce montage dyslexique ! Un poème. Les zombies sortent du lac en boucle, grimacent sur la place du village, un instant avant de gesticuler au bord de l'eau, à un kilomètre de là. D'un plan l'autre ils sont seul, trois, douze... En attendant il fait nuit, jour, jour, nuit dans le désordre le plus invraisemblable...

Impensable bobine à la photographie ignoble, au scénario irresponsable et à l'érotisme tristounet. Paradoxalement, on y trouve tout ce que les critiques reprochent traditionnellement à Jean Rollin. L'amateurisme total, la nullité de chaque plan, la bêtise intersidérale d'une histoire qu'évidemment sa mise en scène ne vient pas sauver. Et c'est peut-être là que se niche l’intérêt majeur du Lac des morts-vivants : le fait de nous permettre justement de toucher les différences palpables qui existent entre cette coquille vide de commande et les œuvres signées par le réalisateur, habitées, elles, d'une certaine poésie, d'un art assumé du plan qui fascine, d'un ridicule fauché qui attire la tendresse et l'indulgence. Un film à voir donc, dans l'optique soit de rire un bon coup en suivant cet improbable roman photo sur les difficultés d’assumer son rôle de père dans la France profonde quand on est un zombie nazi amphibie, soit de mieux comprendre, par son absence même, l’essence du cinéma de Jean Rollin.

mardi 21 février 2012

Vidéo-club : Insidious


Réalisation : James Wan

Avec : Patrick Wilson, Rose Byrne, Ty Simpkins



La trame est connue : une famille bien sous tous rapports, aménage dans une nouvelle demeure. Las, celle-ci est percluse de phénomènes paranormaux, aussi en lieu et place des jours heureux, les Lambert vont passer à la moulinette de la terreur domestique version Amityville. Vu, déjà vu, archi vu, le modèle, visiblement exempt de copyright, vient de titiller à nouveau la tirelire du cinéma mondial avec Paranormal Activity, autant dire que dans les tuyaux du tout Hollywood traînent des dizaines de scripts de maisons hantées dont l’aspiration première est évidement l’espoir d’un retour juteux sur investissement…

Toutefois, le projet était ici initié par James Wan, dont on ne peut nier la déférence au genre, prouvée non pas avec le succès galactique de Saw, mais bien avec le sympathique et scolaire Dead Silence, et l’incroyable Death Sentence, deux bobines fleurant bon le cinéma à la papa, dans lesquels Wan démontrait des qualités de réalisation plutôt au dessus de la moyenne. Bref, la sortie d’Insidious, avec sa réputation de film de trouille et son pédigrée racé, se faisait désirer. Et comme une bonne nouvelle n‘arrive jamais seule, il s’avère être tout ce qui a été dit et écrit partout, en mieux même...

Le film évoque une histoire de maison hantée qui dérape en son cœur pour s’aventurer dans des contrées fantastiques plus démonstratives, et finir dans un délire de galerie de monstres assez jubilatoire. Wan reprend tous les poncifs du genre avec le sérieux d’un premier de la classe. L’image est particulièrement léchée, et les effets sonores et optiques s’enchaînent dans un crescendo implacable. L’affaire, rondement menée, et d’ailleurs exécutée par un casting parfait, aidé par des dialogues moins creux que d’habitude. Wan en profite pour régurgiter avec un certain talent toutes ses références, nourrissant son script de sa cinéphilie pour donner à l’ensemble une touche plus intime.

En cela, il serait à rapprocher de cette génération de bidouilleurs de génie qui s’amusent à faire revivre leur cinéma d’adolescent dans des films de genre à voir comme des revivals inspirés. Mais à la différence d’un Rodriguez bordélique que rend génial son caractère free lance, James Wan est un élève discipliné, pas du tout le genre à traîner au fond de la classe, près du radiateur, mais plutôt à offrir son goûter à sa maitresse dans l’espoir de récolter un bon point. Sa personnalité faisant la qualité première de sa réalisation, ainsi que son principal défaut : un classicisme formel hors du temps et appliqué. Loin des gesticulations de caméra inutiles, il calibre chaque mouvement, lui donne un sens, une fonction, rien n’étant laissé au hasard dans ce film plein comme un œuf. Mieux même, Insidious avance presque scientifiquement, selon des recettes maîtrisées, et fonctionne à la perfection.

Grincement, claquement de porte, déplacement d’objets, râles et murmures, Insidious recycle tout, avant de déraper à la grâce d’une séance de spiritisme de dingue, avec masque à gaz, projection astrale, univers superposés et chasseurs de fantômes. Les éléments s’emboîtent sur le fil malgré le risque d’embardée dû à une succession de scènes incroyables qui manquent parfois de liant. Mais Wan réussit son tour de force, et nous fait sursauter sans pour autant en oublier de raconter son histoire. Old school, mais parfaitement de son temps, Insidious prouve que si James Wan n’est pas un cinéaste majeur, il se place comme l’un des plus grands héritiers du cinéma de genre 80’s, de ceux qui arrivent à faire low-cost de véritables bombes qui donnent l’impression d’avoir couté dix fois plus cher, quand de grosses machines tentent vainement de se donner des airs de série B avec leurs budgets pharaoniques. Assurément l’un des meilleurs faiseurs de sa génération.

En bref : Insidious régurgite avec un certain talent toutes ses influences, d’Amityville à Poltergeist, en passant par le cinéma plus exigeant visuellement de Kubrick ou Shyamalan. De la sobriété au grand guignol, tout y est parfaitement maitrisé, et si l’histoire sent le renfermé, le script s'avère assez osé pour rendre ce recyclage stimulant. Passionné, James Wan en profite pour remettre à jour un scénar éculé qu’on ne croyait plus capable de foutre la trouille, et trousse une série B de première bourre, malgré son caractère parfois un peu trop scolaire. Une tuerie.


samedi 18 février 2012

Avant première : Chronicle


Réal : Josh Trank

Avec : Dane DeHaan, Alex Russell, Michael B. Jordan


Année : 2012

C’est assez confiants que nous sommes partis à bord de la Zito’s mobile afin d’assister à l’avant première de Chronicle, film auréolé d’une jolie réputation, qui débarque sur les écrans français la semaine prochaine. Bonne nouvelle : ce n’est pas une énième baudruche gonflée artificiellement à grands coups de buzz. Mauvaise nouvelle, c’est un épisode de plus dans  l’histoire du cinéma tourné à la première personne, qui se perd dans les méandres de son propre dispositif. Dommage, il aurait pu s’agir d’un des films de SF les plus monstrueux de ces dernières années. Finalement, cela restera un bon moment de passé. Ce qui n’est pas si mal.

Attaquons par le versant teen-movie, qui fonctionne à plein régime. Extrêmement crédible, le scénario évite les poncifs pour s’attarder sur trois lycéens qui acquièrent des pouvoirs psychiques après avoir été au contact d’une substance mystérieuse. La première partie est impressionnante, nous faisant basculer dans le quotidien d’Andrew, adolescent englué dans son mal être, et qui décide de filmer son existence pour pouvoir continuer à avancer. De brimades en violence, sa vie ressemble un peu à un enfer pour ado ayant raté le train de la popularité. Autant écrire que ces pouvoir télékinésiques tombent à point nommé dans son existence aux faux airs d’impasse glauque.

Sauf qu’à la différence de ses deux camarades, ce freak uniquement protégé de la vie par sa caméra n’est peut-être pas assez structuré pour pouvoir assimiler cette puissance dont il ne maîtrise pas le dessein. Josh Trank et Max Landis frappent juste. La crédibilité des situations associée au jeu de tout le casting, rend l’impossible tout à fait acceptable. D’où certainement cette volonté de tourner leur teen-movie dans le style Food-footage, à l’image d’aînés plus ou moins réussis (Blair Witch pour le plus ou Cloverfield pour le moins). Et c’est sur ce point que Chronicle rate une marche. De fait, l’utilité du dispositif est comme souvent, sujet à caution dès le début du film. Afin d’expliquer l’existence des images que nous voyons, nous devons en passer par les tunnels narratifs les plus stéréotypés. Ainsi toutes ces personnes croisées qui se sentent obligées de demander que l’on coupe la caméra, tout comme ces images tournées sans raison par ses amis lors de soirée, ces sempiternelles confessions qui sentent la loose, et ces grands écarts techniques pour varier les angles de vues. Au lieu de la légèreté espérée, il est clair que ce choix plombe un peu l’ambiance.


Pourtant, et malgré cette faute de goût, le métrage fonctionne bien, se fait parfois étonnant alors qu’il poursuit le chemin extrêmement balisé de tous les franchisés du « superpouvoir » . La première partie, celle de la découverte de leur potentiel, des premiers tests et des limites qu’ils induisent, roule sur du velours dans une ambiance Mysfits version pathos. Car ça ne rigole pas, dans Chronicle, loin de là. Autour des paillettes, de la gaité forcée du campus, Josh Trank dépeint parfaitement l’envers du décor, cette obligation faite de rires gras, d‘alcoolisation, d’intégration aux forceps sans quoi on prend le risque d’être marginalisé. La vie est dure, le monde brutal, sans concession, car la fiesta, vue par un Andrew enfermé dans son univers mental, écœure plus qu’elle n’attire. Superbe tour de force, qui vire dans son deuxième acte apocalypse, avec un final en déluge d’effets spéciaux particulièrement réussis.

Sauf qu’à cet instant, le réalisateur abandonne totalement le dispositif initial, au profit d’une mise en scène classique particulièrement efficace qu’on aurait aimé voir dès le début. Chronicle prend de l’ampleur, un souffle inattendu qui n’est pas sans rappeler le monstrueux Akira. Mais les choses vont soudain trop vite. Les évènements ne prennent pas le temps, comme s’il fallait se dépêcher d’en finir alors que le scénario en avait encore beaucoup sous la pédale. De Flamboyant, Chronicle se fait frustrant, avec sa durée rikiki pour une histoire qui méritait un développement plus approfondi. Le deuxième acte explose donc, comme un feu d’artifice, le temps de nous laisser sur les genoux, avec un goût de trop peu dans la bouche. Tristounet.

En bref : Vraie bonne surprise, avec son côté super pouvoir réaliste, Chronicle fait deux erreurs qui, si elles ne gâchent pas totalement le plaisir, en atténuent grandement la portée. D’abord dans le choix lourdingue du tournage à la première personne, qui plombe la narration sans vraiment apporter quoi que ce soit d’intéressant en échange, puis dans le développement finalement très sage d’un script qui portait en lui les germes du chef d’œuvre d’Ottomo : Akira. Entre enthousiasme et déception, Frank Zito a donc réintégré sa Zito’s mobile trois chevaux un peu chagriné, avec l’impression d’avoir assisté à la victoire sans forcer d’un athlète qui en a gardé beaucoup sous la semelle pour un prochain essai. A suivre donc…