mercredi 11 avril 2012

Double séance : Le Havre + 38 témoins


Réalisateurs : Lucas Belvaux / Alex Kaurismaki

Acteurs : Yvan Attal, Sophie Quinton / André Wilms, Jean-Pierre Darroussin
  

Année : 2012

Quand on n’a pas les moyens de se payer un voyage dans des destinations exotiques, quoi de mieux que le cinéma pour se déplacer à peu de frais. Vivre des expériences autres. S’aérer dans des univers oniriques, lever les yeux vers un écran géant pour s’offrir ce que Frank Zito ne possède pas sur sa Côte d’Azur haute en couleurs : des décors sinistres, des personnages sinistres, des histoires sinistres arrosés par une bruine sinistre. C’est vrai, quoi. Ras le bol du beau temps, de la plage et des palmiers. Destination le Nord, et les plaisirs d’un pays de cocagne dont tous les fruits sont gris.

L’occasion surtout, comme vous aurez pu le constater, de sortir du cliché qu’offre cette ville mal aimée du septième art et méconnue de votre serviteur. D’autant que les films à l’affiche avaient de la gueule, et une aura critique très favorable. Avec un verdict en demi-teinte toutefois. Car des deux, celui qui titillait le plus Zito était 38 témoins, son intrigue, son caractère authentique, son affiche très Simenon, ses critiques dithyrambiques. Vous dire la chute. Lourde. Très lourde. Comme le film d’ailleurs. C’est dire…

Une démonstration ignifugée au pathos

Lucas Belvaux a voulu développer une thèse, dénoncer l’ignoble lâcheté de ses 38 témoins, d’un crime devant lequel ils n’ont pas bougé le petit doigt. Qui ont pressé un polochon sur leurs oreilles afin de faire cesser les gémissements. Nié avoir rien vu, rien su, rien entendu. L’histoire, si belle, passionnante même, part mal dès le départ. On met du temps à comprendre les enjeux, à saisir l’importance du fait divers. Les témoins souffrent, apparaissent unilatéralement misérables et puants. Les regards se croisent, lourds de sens, signifiants jusqu’à donner la nausée et parfois déclencher le rire involontaire. Le regard de Belvaux passe par trop de filtres. Celui naïf, presque niais de Sophie Quinton. Regard qui se fait dur devant ce mari qui l’a déçue. Par celui de Nicole Garcia, plutôt en dessous dans son rôle de journaliste locale assez bancale, indécise et volontaire. Aussi parfois par ceux du procureur et des flics, plus intransigeants. Mais tous ces regards se croisent sans jamais former un ensemble. Inexplicable, lamentable, ce fait divers qui aurait pu éclairer Vichy finit par ne rien dire du tout.

Au-delà de la démonstration, le problème du film reste le crime lui-même, qui chancelle devant sa propre reconstitution. De l’ambigüité à l’incompréhension, il n’y a qu’un pas. Si peu intéressé par son meurtre, Lucas Belvaux semble ne pas se rendre compte que rien ne tient debout. Pris dans les œillères de sa charge bien pensante, obsédé par une envie de nuancer qui finit par tout brouiller, il quitte le domaine du cinéma, abandonne en cours de route le réalisme de son enquête, pour se vautrer dans une démonstration scolaire. Coupables, innocents, pourris, rien ne ressort de ce magma figé dans le temps, si ce n’est que les protagonistes écœurent Belvaux. Tellement qu’il ne les imagine pas autrement que minés par les remords. Bouffés du soir au matin par une introspection que le malheureux Yvan Attal, au top de l’absence de charisme, porte sur sa triste gueule. D’ailleurs tout le monde a une triste gueule dans cette reconstitution à forte dose de pathos et à l’absence quasi-totale de souffle. 38 témoins crève de manquer d’air, de vie, de réalité. Plat et finalement désincarné, quand il aurait pu nous la jouer coup de poing à la Boisset. Le film laisse un arrière goût de foirade à la hauteur de la prétention de son réalisateur. Poussif et tristement auteurisant.

Le Havre du Havre : Lumineux

Mais si 38 témoins boit la tasse dans le port, Le Havre prend son contre-pied absolu. Pourtant Alex Kaurismaki aussi a une thèse à défendre. Sa charge sur la situation des réfugiés en zone de stand-by est aussi douloureuse que celle de Belvaux sur la lâcheté ordinaire. La ville sert d’ailleurs pareillement de fond d’écran à la misère sociale. Mais là où le réalisateur belge se fourvoyait dans la grisaille de son histoire et la pesanteur de sa démonstration, Le Havre décolle avec une tonalité poétique proprement vivifiante. Quand on étouffait chez Belvaux, on vit chez Kaurismaki. Quand l’un nous offre une esquisse de ce qui se fait de plus caricatural dans les films d’auteurs, le Finlandais survole son sujet, comme touché par la grâce.

Face au jeu figé, superficiellement énigmatique et particulièrement fade des témoins havrais, les acteurs de Le Havre ont du chien, une identité, un goût. La photographie de cette histoire contemporaine est proprement magnifique. Tout rappelle le cinéma des années 60, quand le film de Belvaux nous raconte une histoire des années 60 avec un ton si contemporain qu’il lui fait perdre son authenticité. Le jeu de miroir entre les deux film est tellement défavorable au Belge que s’en est gênant. Aérien, Kaurismaki met en image son scénario avec les certitudes de ceux qui ne veulent pas en mettre plein la figure à leurs spectateurs, mais avant tout leur raconter une histoire. Sa thèse, il la fait passer après son film. Et c’est-ce qui la rend tellement virtuose, quand celle qui se voulait intellectuelle sonne lourdingue ? La magie résonne dans chaque dialogue, chaque confrontation, chargée d’une humanité qui sonne tellement plus juste que l’inhumanité caricaturale des 38 témoins de pacotille. Au final, Le Havre est une démonstration de force magnifique qui vous tord les boyaux.

En bref : Comme les deux faces d’une même pièce, 38 témoins et Le Havre, en prenant pour décor la ville portuaire la moins sexy de France, semblent danser un tango mortel pour le premier. En effet, avec son côté réaliste cru, moralisateur, sur-signifiant, Belvaux avance sa thèse de petit bourgeois dans un film aussi laid que ses personnages, et au bout du compte aussi peu crédible. Quand Kaurismaki ancre sa caméra dans le cinéma français le mieux ourlé pour raconter sous la forme d’un poème, l’horreur de la situation des rapatriés. De la thèse du premier, on ne retient rien, si ce n’est une bouillasse mal tenue et déstructurée. Du second, que l’inhumanité du pouvoir doit être combattue par tous les moyens, et que le cinéma peut en être un d’une redoutable efficacité. Brillant.


lundi 9 avril 2012

Video-club : The last winter


Réalisation : Larry Fessenden

Avec : James Le Gros, Ron Perlman, Connie Britton

Année : 2006
 
Plutôt que se ruer vers le remake/préquelle/quenelle de The Thing, dont on se fout comme de notre dernière chemise, nous avons préféré nous tourner vers The Last Winter, bobine réputée efficace, dans laquelle on suit une équipe de scientifiques isolée en Alaska basculer dans l’étrange, aux prises d’une force indicible. Sûr, toute ressemblance avec The thing est évidement fortuite, pourtant cela incommode moins que le remake fadasse, cet objet commercial chargé de siphonner les spectateurs sur la base d’un name dropping ridicule, et qui finit le plus souvent par donner un produit qui dévalue définitivement l’original.

Entre la référence et le remake gluant type The fog ou Freddy, il restera toujours un pas, qu’on pourrait qualifier de créatif, et c’est-ce pas qui rend ici le projet de Larry Fessenden séduisant. Car si The last Winter avait été un simple remake, on se serait coltiné les mêmes personnages suivre les mêmes dédales d’une histoire connue, dans une sorte de jeux des sept erreurs où le seul perdant est toujours le spectateur qui passe son temps à regretter l’original. Alors que Larry Fessenden, s’il marche dans les pas de Big John, profite de la correspondance entre son The Last Winter et The Thing pour jouer d’un décalage presque poétique qui n’handicape jamais le métrage. L’équipe est la même à quelques détails près, le décor semblable au point de paraître identique, mais l’histoire dérive, vogue de ses propres ailes, se démarque nettement de l’agressivité primale de La Chose pour finir elle aussi par sonder au plus profond, les failles de l’être humain.

La tonalité du film, désespérée, lancinante, presque douloureuse, dit à chaque plan que quelque chose dans notre monde est pourri. Que personne ne sortira indemne de cette zone d’exploitation pétrolière qui sert de métaphore vibrante à la folie meurtrière dans laquelle l’homme s’est engagé.

Intelligemment, Fessenden se laisse le temps, n’excite pas artificiellement son métrage, joue à fond de l’unité de lieu, de l’isolement, de la claustrophobie ambiante. Sourde, l’hostilité de la région et du climat, imprègne patiemment la pellicule, s’impose aux hommes comme aux baraquements qui semblent de bien pâles remparts face à cette étendue neigeuse infinie vue comme une énergie primitive. De cette ligne de force visuelle, le réalisateur tire une allégorie écologique aussi vibrante que rudimentaire, à l’efficacité redoutable. Empêtrés dans les contradictions humaines les plus contemporaines, qui voient la nature opposée à la finance dans un bras de fer désuet, les personnages ne sont que des marionnettes qui s’ébrouent dans une histoire qui les dépasse, une histoire ancestrale qui fut leur berceau et sera leur tombe. Inexorablement, la nature reprend ses droits, balaye le campement comme le loup la maison des trois petits cochons, refuse aux hommes toute rédemption. Reprend tout simplement ses droits.

En bref : Son minimalisme magique, ses acteurs au cordeau (dont un Ron Pearlman en roue libre bien plus pathétique et crédible que dans le rôle grotesque du patriarche de Sons of Anarchy) sa musique planante et sa mise en images somptueuse sont parfaitement adaptés à son propos simpliste mais pas simplet, The Last Winter sort du lot commun et nous fascine même grâce à une réalisation élégante et inspirée, un discours offensif et une poésie brutale. Du lourd en apesanteur à découvrir d’urgence.

samedi 7 avril 2012

Inrocks : Nous ne vieillirons pas ensemble


Voilà maintenant plus d’un an, deux peut-être, les Inrockuptibles ont mué. Motivés par des pertes sèches et la volonté de grossir pour ne pas mourir. Grossir mais à quel prix pour un titre qui avait déjà perdu beaucoup de son âme au fil des ans ? Qui s'était embourgeoisé. Avait cédé tour à tour aux sirènes du réseau, du marketing et de la toute puissance des départements publicité. Bonne nouvelle, les ventes de la nouvelle formule sont excellentes : +33%. Dans les réunions des professionnels de la presse, des hommes d'affaires soulignent cette réussite en pointant du doigt des courbes ascendantes. C’est la fête à tous les étages. La joie. Pourtant, et si Zito ne connait personne aux Inrock, son petit doigt lui dit que dans la rédaction, cette joie doit être particulièrement amère.

Adieu Technikart, bonjour l'Express

Il faut écrire qu'avec Mathieu Pigasse à sa tête, la ligne politique est devenue la priorité de l'hebdomadaire culturel qui, s’il s’assumait de gauche, n’avait jamais roulé officiellement pour un parti. Nombre de lecteurs se foutaient d’ailleurs de cette inclinaison naturelle. Mais il faudra s’y faire, pour les Inrocks, la musique, les arts ou le ciné sont maintenant secondaires. Le créneau, c’est le news magazine orienté. Dès lors, on demande aux buralistes de le ranger entre le Nouvel Observateur et le Point, ses nouveaux concurrents. Adieu Technikart ou Chronicart, bonjour l’Express et VSD ! Avec à la barre des éditocrates mous du genoux type Serge July ou Thomas Legrand… On croit rêver. Dès les premiers numéros, la messe est dite, avec les pages culturelles remisées en cul de périodique, à la traîne d’une partie news aussi copieuse qu’indigeste.

On pourrait penser que cela ne change pas grand chose à l'affaire. Que les Inrocks, on a toujours aimé les détester. Que leur parisianisme emprunté, leur côté Télérama laïc, cette ambiance électro folk fadasse était tout aussi facile à moquer que cette ligne éditoriale en forme de coulure tiède de robinet qui fuit. Mais la presse culturelle est rare, et malgré ses tics, ses vanités et sa préciosité agaçante, on y découvrait beaucoup. On y rêvait même parfois. Avec cette impression de toucher de près à quelque chose de précieux.

Mais là, horreur ! De pleines pages de dossiers relous, des entretiens sans saveurs qui racontent le comte de Paris progressiste ou flattent un Delanoë dans des entretiens qui rappellent la Pravda. Les reportages s’enchaînent sans passion, parlent des twittos politiques, de Morano, Jospin, Fabius, Sarkozy, on croirait BFM papier. On s’emmerde. Mais on s’emmerde. Si encore les sujets étaient traités avec hauteur, d’un point de vue original, n’importe quoi, mais non, rien qui ne ressemble pas à leurs nouveaux confrères. Demain Laurent Joffrin ou Franz Olivier Giesbert pourront postuler pour y être rédacteur en chef, Apathie et Duhamel viendront peut-être y faire des piges. Chez les dentistes progressistes, on le retrouvera dans les salles d’attente avec Gala, Closer et Marie claire. Misère…

De l'insoumission à la compromission

Et les pages culturelles alors, dont la direction s’était vantée de ne pas perdre une ligne ? Jurant leurs grands dieux que la news c’était du bonus et rien que du bonus ? Dévaluées par la bouillie qui la précède, elle semble comme vérolée. La médiocrité infuse tout. Là où l’on pensait culture de gauche, le caractère encarté de la nouvelle ligne éditoriale dévoile le pot-aux-roses. La compromission intellectuelle est de rigueur.  La dévaluation totale. Les pages sentent l’accessoire. On imagine leurs rédacteurs remisés dans les bureaux les plus éloignés du cœur de la machine, avec les encombrants. L’encéphalogramme des Inrocks est plat, la passion ne transpire plus, l’hebdo est mort de son vivant. Il n’aura donc pas fallu deux ans pour que le titre avec lequel on était fiers de s’afficher soit devenu quelconque. Pire même, on le fait encarter par son marchand de journaux dans Nice-Matin avec Femina et Télé magazine. C’est moins embarrassant.

Pourtant si chaque semaine nous éloignent de ce qu’il a été, personne ne se plaint de ce virage. Car tout le monde se fout aujourd’hui des Inrocks, comme tout le monde se fout du Nouvel Obs, du Point et de l’Express, si ce n‘est le microcosme médiatique si cher à Mathieu Pigasse. Survolé par plus de monde, il n’est finalement lu par personne. Le 15 mars 2010, son fondateur Christian Fevret le quittait en déclarant sur un air de Requiem : « Vingt-quatre ans après avoir fondé, Les Inrockuptibles, c'est avec une émotion toute particulière que j'ai décidé de quitter le journal pour me consacrer à des projets personnels. Nous avons toujours voulu que Les Inrocks soit en mouvement permanent, réfractaire au sur-place et aux institutions, fidèle à son esprit d'insoumission, en quête de nouveauté et tourné vers l'avenir.». 24 ans. Même pas 27. Ç’aurait pourtant été un bel âge pour crever. Adieu l’ami.

vendredi 6 avril 2012

Bulle : Maus


Auteur : Art Spiegelman

Maus. Le jeune Arty pleure à chaudes larmes. Ses amis l’ont laissé tomber après qu’il ait lamentablement chuté à rollers. Son père, qui le questionne sur les raisons de ce chagrin, arrête séance tenante la coupe qu’il effectuait à la scie pour s’étonner avec gravité : "Des amis ? Tes amis ? Enfermez vous tous une semaine dans une seule pièce sans rien à manger… alors tu verras ce que c’est les amis!…"

C’est à partir de ce souvenir d’enfance qu’Art Spiegelman introduit l‘histoire de MAUS, témoignage d’un rescapé d’Auschwitz qui, au crépuscule de sa vie, et sans forcément en éprouver le désir, va transmettre à son fils son expérience des camps de la mort. Une première en bande dessinée, même si MAUS, et c’est-ce qui en fait le monument incontournable qu’il est, arrive à ne pas se résumer uniquement à la Shoa, le dessinateur en profitant pour nous offrir une tranche de vie d’une valeur tout aussi précieuse que les évènements qu’il raconte.

Et d’abord en s’appuyant sur un artifice qui a fait sa célébrité. Dans MAUS, comme dans Mickey Mouse, les personnages sont représentés par d’inoffensifs animaux. Ici, les juifs sont des souris, les allemands des chats, les polonais des porcs et les français des grenouilles. Si ce n’est que l’effet, au lieu d’être édulcoré comme chez Disney, est inversé par l’horreur du sujet traité. On observe donc la souris Vladeck raconter à son fils Auschwitz à la première personne, mais aussi se pencher sur sa vie passée, depuis ses premiers amours et ses ambitions passées jusqu’à son amertume et ses certitudes forgées par cette expérience hors du commun. Prenant ancrage dans un récit de jeunesse de toute beauté et des épisodes de conversations intimes proprement étourdissantes, Spiegelman, avec son noir et blanc tranchant, son trait épais et sa technique si touchante frappe au cœur et nous bouleverse bien au-delà de l’évidence de l’enfer des camps.

Car loin d’être scolaire, le récit de Vladeck s’écoule sans pathos, mené par ce père vieillissant avec qui il est si compliqué de communiquer et qui, s’il n’a rien oublié, déballe sa vie avec une apparente désinvolture, avance dans sa légende avec la pudeur de ceux qui n’osant se raconter, livrent tout jusqu’au moindre détail. Le dessinateur emboîte d’ailleurs son pas avec courage en se mettant lui aussi à nu. Il livre avec cet ouvrage un témoignage touchant sur l’éternelle complexité des relations père/fils et délivre des anecdotes qui donnent une épaisseur singulière à MAUS. Il n’y a qu’à voir ce moment où, trouvant qu’Arty a une veste râpée, Vladeck la fout à la poubelle pour lui donner un de ses coupe-vent flambant neuf alors que son fils a trente ans…

Personnage hors du commun, survivant de l’impossible, pris dans une course éperdue avec les chambres à gaz comme épée de Damoclès, Vladeck est tout autant ce vieil homme inconsolable du suicide de sa femme, son Anja bien aimée -Arty insérant dans MAUS son « prisonnier sur la planète enfer », récit déchirant de sa propre réaction à la mort de sa mère- que cet impayable radin qui laisse le gaz allumé parce qu’il est compris dans le loyer afin de ne pas gaspiller ses allumettes. Et Spiegelman de nous donner le coup de grâce dans une seconde partie mortifère, dévorée par les idées noires et la mort, même s’il arrive toujours à nous rappeler au détour d’une case que le bonheur peut se cacher dans un morceau de pain déniché alors que l’on crevait de faim. Que l’amour est-ce qu’il y a de plus beau. Et aussi que la vie s’accroche. Toujours.

En bref : Rarement prix Pullizer n’aura été aussi mérité que celui attribué à MAUS, l’intemporelle bande dessinée d’Art Spiegelman qui a réussi à traiter l’Holocauste par le biais de son père, un vieil homme capricieux et avare, d’une beauté irradiante, que l’on meurt d’envie de prendre dans ses bras pour le remercier de nous avoir offert ce témoignage. Comme l’écrit si bien Umberto Eco, « Maus est un livre que l’on ne referme pas, même pour dormir. Lorsque deux des souris parlent d’amour, on est ému, lorsqu’elles souffrent, on pleure. ». Un indiscutable chef d’œuvre.

mercredi 4 avril 2012

Retour vers le futur : Iron Maiden



Le rachat d’une platine à l’heure où les vinyles semblent reprendre du poil de la bête (tout cela grâce à une industrie musicale aux abois, prête à réinvestir dans les gramophones et les mange-disques si un marché se présente ) a rendu Frank nostalgique…

C’est que ses vieilles galettes, rangées depuis des années en colonnes poussiéreuses, avaient fini par disparaître de son existence. Leurs rares contacts, en l’absence de chaîne stéréo, ne réveillaient même plus les souvenirs émerveillés de leurs achats. De cette époque où l’on allait chez le disquaire du quartier dépenser ses francs misérablement économisés sur un argent de poche immérité. Pire, le temps passant, revenir à ces redoutables années métal sur des supports dématérialisés avait comme désenchanté ces sons jadis magiques. AC/DC, Maiden, Motorhead, Priest, Anthrax, Testament, j’en passe et des Megadeth semblaient avoir définitivement perdu leur mordant. Sans râtelier, ils s’étaient liquéfiés en une bouillie d’ambiance Heavy compassée sur disque dur, aussi inodore, indolore et indigeste qu’un régime sans sel.

Cette musique, tout comme son époque, ne pouvait reprendre son sens que dans ces vieux atours. L’occasion donnée de poser à nouveau un diamant sur les 33 tours oubliés, de faire craquer leurs microsillons, de raviver leur magie. Le bruit, la fureur, les hurlements, jusqu’à la folle modernité parfois, tout revint en bloc à Zito. Plus qu’une madeleine, c’est un panettone qu’il s’est soudain farci. Haut en couleur, souvent lourd, parfois indigeste, mais additif comme à leurs premières heures. Cheveux de feux, tatouages diaboliques, ceintures militaires et bracelets à clous. Tout ce tintamarre, cette quincaillerie, lui tiraient les poils sur la nuque. Ce bordel. Assourdissant. Et soudain les souvenirs. Les vrais. Ceux qui disent quelque chose d’un temps que l’on croyait perdu à jamais.

En slip, les doigts levés vers le ciel, un rictus mauvais sur le visage, et même s’il se rend bien compte qu’il ressemble plus à Demis Roussos secoué par une indigestion plutôt qu’au metalleux  agressif qu’il fut, Zito va donc vous faire partager une vérité connue de tous il y a vingt cinq ans et dont il ne sait pas si elle a passé le millénaire. Cette vérité velue, c’est qu’à l’image d’AC/DC et sa période Bon Scott, Iron Maiden a existé avant de devenir le barnum médiéval qu’il est devenu. Et à le réécouter, Zito peut vous dire que quand même, Maiden, c’était mieux avant…

Urbain et glauque avant d'être médiévalo-toc

Il n’y a qu’à regarder Eddy « The Head ». Les pochettes des deux premiers albums, jusqu’à celles des maxis sortis à l’époque, respirent l’urgence, la brutalité, la violence même. Urbain, glauque, Eddy rôde dans les faubourg de Londres, prêt à saigner le premier bourgeois qui passe. Ca pue la révolte sociale, la haine du pouvoir en place. Eddy arrache un poster de Thatcher. Pour sûr s’il le pouvait, il lui ferait sa fête, à la rombière qui met alors le peuple à genoux. La musique est au diapason de cette révolte, brutale, sans fard aucun, elle accroche les oreilles d’une manière assez particulière, qui n’est  pas celle du Maiden d’aujourd’hui. Habitée par quelque chose de pressant, d’efficace, d’enragé.

Le chanteur, Paul Di’anno, ravagé par la drogue, apporte de fait une saveur toute spéciale à la sauce Harris. C’est le contrepoids idéal à ce maniérisme musical qui tend déjà vers une certaine forme de progressif. La voix moins puissante que celle de Bruce Dickinson, plus menaçante aussi, ancre la vierge de fer dans son époque. Les pieds solidement arrimés au bitume londonien et pas chaussé dans des éperons féeriques. On croirait qu’il va nous saigner dans une impasse pour payer sa dose. Di’anno respire le punk, il chante sale et méchant quand Bruce Dickinson pousse sa voix claire et puissante comme le commandant d’un vaisseau en partance pour un combat intergalactique. Seul ce deuxième à résisté au temps. Gesticulatoire, spectaculaire, sportif, le Maiden de Dickinson place ses tubes dans des concerts dantesques depuis des décennies. Eddy the Head est devenu une mascotte gonflable qu’on exhibe pour faire rire les enfants. Puissant, joyeux, leur Heavy métal plein d’héroic fantasy avance dans une galaxie que l’on croirait jouxter celle de Raël.

Zito l’apprécie. Mais quand même, loin du compte médiévalo-toc qui ne peut plaire qu’aux initiés, dans un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître, se nichent deux pépites farcies de standards monstres, pleines d’une intensité tourmentée, qui voulait tout renverser sur son passage. Et de redécouvrir que, comme Zito, la Vierge de fer a eu une jeunesse. Et Maiden, avec les dents, c’était quand même quelque chose…


mardi 3 avril 2012

Cronenberg : A Dangerous Method



Réalisateur : David Cronenberg

Avec : Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen

Année : 2011

A-t-on le droit d’être injuste avec son hôte ? De tomber sur un être qui ne l’aurait pas forcement mérité ? De s’acharner sur un vieil homme, binoclard de surcroît, quand il a eu l’obligeance de vous faire passer une délicieuse soirée ? De vous offrir un spectacle distingué, chic et élégant ? Et puis il s'est rendu coupable de quoi, Cronenberg ? D’avoir eu le mauvais goût de peaufiner son film aux petits oignons, d’en bichonner chaque détail, de livrer son introduction à la psychanalyse avec l’amour du travail bien fait ? Coupable de rien, bien sûr ! Frank Zito le premier pourrait passer la soirée à s’extasier à vos côtés sur les qualités de la nouvelle livraison du maître canadien. En savourant par exemple son acting first classe, tout plein d'acteurs au sommet de leur art qui habitent leurs déguisement avec un naturel… et puis disserter sur cette image léchée… ces décors… c’est qu’on s’y croirait, à Vienne, au début du siècle dernier. Denise a dû être contente. C’est vrai, quoi, la sœur Cronenberg, chef costumière, y fait fureur ! Ah cette ombrelle d’époque, ces falbalas, ces petites lunettes cerclées d’or… quelle authenticité ! Et ne parlons pas de la mise en scène. Un sommet de raffinement. La maitrise parfaite. Jamais un plan plus haut que l’autre. Des raccords ourlés comme de la fine dentelle. Une discrétion racée, avec ce qu’il faut d’incarnation pour ne pas être fade, mais rien de trop épicé afin ne jamais incommoder le spectateur confortablement installé. Et pourtant aujourd’hui, il n’a qu’une envie Zito : lui écraser sa bobine merveilleuse sur le coin de la figure, à Cronenberg. Et d’y foutre le feu. Juste comme ça. Pour voir si le père de Vidéodrome réagirait, où s’il resterait civilisé, poli, soufflant avec courtoisie sur les braises naissantes pour mieux les attiser... Allez savoir, vous. Même Bernie Bonvoisin a fini par voter Modem trente ans après avoir craché à la gueule de tout ce système...

Encéphalogramme plat et fessées pudiques

Et pourtant, le potentiel était là, bien présent. Un sujet en or à plusieurs étages. Des balbutiements de la psychanalyse à la dispute entre Freud et Jung, en passant par une histoire amorale au potentiel fou. Seulement le scénario, mal agencé, met une demi heure à s’effondrer sous le poids de sa propre ambition. Au lieu de creuser au plus profond, d’enfoncer la caméra là où ça fait mal, Cronenberg suit posément un script formaté qui entend ne rien laisser de côté. Aussi, dès la sortie de Sabina Spielrein du cabinet de Jung, où celui-ci tente de la guérir de son hystérie grâce à la psychanalyse de son maître à penser, partie assez intense qui nous laisse espérer le meilleur, le film explose à trop vouloir embrasser son sujet le moins intéressant, c’est-à-dire mettre en image doctement une «psychanalyse pour les nuls».

Dominé par ce surmoi, ce besoin irrépressible de raconter le plus justement possible une histoire vraie, Cronenberg tombe dans les pires travers du biopic en costume. Sage, terriblement sage, à l’encéphalogramme aussi plat que les fessées pudiques administrées sans conviction par le professeur Jung à sa jeune patiente et néanmoins disciple, le film enchaîne les séquences avec une certaine lourdeur universitaire. Exit dès lors, toute possibilité de déborder de son cadre, tout sensualité même, un comble pour celui qui avait réussi dans d’autres temps à érotiser une télévision et à rendre une machine à écrire vaginale. Ici la chair paraît triste, sans saveur, et Sabina Spielrein d’apparaître soudain pour ce qu’elle est : un simple prétexte grimaçant à raconter le duel au sommet entre Freud et son disciple, une astuce narrative qui ne sera jamais le cœur du sujet.

De Scanners à La gloire de mon père

Dès lors tout est survolé, comme résumé. Il manque indubitablement à l’entreprise un point de vue, un regard, celui de son auteur. Las, Cronenberg suit religieusement le scénario de Christopher Hampton, se fait discret et s’avère incapable de s’approprier son film dont le titre restera un effet d’annonce jamais exaucé. Ainsi nous enchaînons mollement l’amitié entre les deux psychanalystes, l’apparition superflue d’Otto Gross -Vincent Cassel, rarement aussi mauvais que lorsqu’il est dirigé par Cronenberg-, les doutes, incarnés par le célèbre voyage à New-York, la liaison inévitable entre Jung et Sabina, son déclin, pour en arriver à la fracture épistolaire et définitive. Tout le monde est impeccable, le film roule sur du velours, même si, à l’image de ce transatlantique digital qui fend un océan scintillant de pixels grossiers, l’ensemble laisse un goût quelque peu toc dans le palais. Pire, il prend parfois des allures de Jean de Florette viennois, si ce n‘est qu’ici Hugolin réussit à se taper Manon des sources, sous le regard lourd de signification du papet qui tire silencieusement sur son gros cigare en hochant la tête d’un air entendu. Produit par Berry, on se serait félicité de cette saga qualité France. Tourné par le pape de la nouvelle chair, on a un peu envie de pleurer.

En bref : A Dangerous Method, qui n’en a que le nom, s’avère être un spectacle délicieux, comme le disent les vieilles dames venues s’encanailler chez un réalisateur habitué à appuyer là où ça fait mal. Hélas, c’est un Cronenberg emprunté, voire pudique, qui dirige la manœuvre. Le Canadien joue ici, à notre grande surprise, le premier degré au détriment de l’ambigüité et de la sensualité, à l’image de son Jung, sérieux moustachu, raide dans son caleçon et droit dans ses bottes. Ses protagonistes ne s’incarnent pas autrement que pour ce qu’ils sont : des personnages historiques pris dans leurs propre mythologie, auquel Cronenberg ne réussit jamais à donner de la chair. Après des promesses de l’ombre aussi surcotées que ratées, Cronenberg s’éloigne donc de plus en plus des contrées qui en avaient fait le Francis Bacon du cinéma mondial, et se retrouve à deux doigts de venir s’échouer sur les côtes calibrées du biopic hollywoodien. Tourné par Sir Richard Attenborough, on aurait dit bravo. Mais dirigé par Cronenberg, cette Dangerous Method propre sur elle, laisse comme un goût d’inachevé.

dimanche 1 avril 2012

Ciné : Millenium, l’homme qui n’aimait pas les femmes



Réalisateur : David Fincher

Avec : Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer

Année : 2012

L‘homme qui n’aimait pas les femmes c’est, avant d’être un film de David Fincher, le premier volume d’une trilogie de romans policiers écrits par l'écrivain suédois Stieg Larsson. Succès littéraire foudroyant propulsé au firmament des lettres par le décès de son auteur à peine les dernières lignes couchées sur le papier. Impossible donc d’échapper au phénomène de foire, parfaitement soutenu par sa maison d’édition française, Acte sud. Un peu forcé par le buzz, Zito n’était pas tombé plus que ça sous le charme du roman. Sa principale faiblesse se trouvant être le personnage faussement subversif de Liesbeth qui alourdissait et déséquilibrait une intrigue pourtant parfaitement structurée et mise en mot avec une efficacité visuelle toute nordique, devenue depuis une norme incontournable.

Pas vraiment déçu, mais loin d’être excité, Zito avait dans l’élan suivi l’adaptation du roman pour la télévision danoise de Niels Arden Oplev. Fidèle jusqu’au bout des ongles, incarné par des acteurs parfaitement castés, la mise en image d’un texte né pour cela était tombée comme une évidence. Accompagné d’une impression de déjà vu qui s’était faite aussi forte que le plaisir moins vif. Car aussi fidèle qu’elle soit, l’adaptation avait surtout rappelé à Zito qu’il n’avait pas trouvé Millénium si terrible que ça, mais bon, l’évènement avait fait les honneurs de Canal, et Zito comme tout le monde s’était retrouvé pris dans les filets promotionnels qui accompagnaient le dit évènement.

Et alors qu’il pensait la page définitivement tournée, rebelote, L’homme qui n’aimait pas les femmes revient en haut de l’affiche. Mis en scène par l’un des meilleurs réalisateurs du moment. Incarné par des acteurs bankables. Illustré par des photos de mode en pleine page des magasines qui comptent (et même de ceux qui ne comptent pas d’ailleurs). Les petits plats dans les grands ! Et le buzz qui reprend sa rumeur de vouvouzela débridée… A l’image d’Elephant man, il suffit de faire sortir Millénium sur le balcon pour créer l’émeute…

Jeu des 7 erreurs à la queu leuleu avec Michael et Lisbeth

Et Zito une fois encore d’être pris dans la farandole. Les initiateurs de cette queue leuleu un peu neuneu? Tecknichart, qui n’en pouvait plus d’attendre cet objet surement follement original que serait la version de Fincher, avec sa bande annonce de huit minutes toute pleine de choses nouvelles. De fait, on ne peut pas dire qu’il passe au travers, l'ami Fincher. Mais force est de constater que son Millenium ressemble tout de même beaucoup à celui  d’Oplev. Qui lui-même ressemblait énormément à la version originale de Larsson. Les qualités sont les mêmes, les défauts aussi. Ce qui explique que dans ce qui ressemble de plus en plus à un jeu des 7 erreurs sur grand écran, on ait en permanence l’impression que Michael et Lisbeth sont au courant de ce qui va se passer dans la scène suivante. Qu’il n’y a pas d’enjeu narratif. Qu’on vit en boucle la même histoire. Un jour sans fin.

Evidement, Fincher est un faiseur incroyable. Sa maitrise est totale. Mais son film distille un ennui glacé. Tous les passages semblent avoir été empruntés des millions de fois par leurs personnages. La structure rigide du récit et son absence de variation deviennent faiblesses pour qui connait l’histoire. Et qui ne la connait pas ? Bref, on assiste gentiment à quelque chose qui ressemble à un coup pour rien, si ce n’est l’incroyable capacité de dupliquer une recette aux bénéfices pharaoniques presque assurés, que la promotion mondiale ne cesse de rafraichir avec assez de génie pour maintenir un buzz qui semble éternel. Dans le cas de ce millenium énième version, on ne doute pas qu’un deuxième et un troisième opus sont déjà en production. On s’en fatigue d’avance.

En bref : Honnête, bien foutu, bien interprété, bien shooté et top crédibilité, Millénium souffre d’avoir été vu, lu et acheté cent fois dans un laps de temps tellement court qu’on se demande par quelle magie on pourrait encore se faire prendre à une histoire dont le suspens est mort et enterré depuis le premier service.  Il parait que  David Fincher avait entendu parler du projet d'adaptation de Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes avant même que le livre de Stieg Larsson ne fasse parler de lui et que le premier Millénium suédois ne soit réalisé. Pas de chance pour ce visionnaire, il l’a tourné après tout le monde. Même France culture en a fait une version sonore pour les sourds. Vous dire à quel point son enquête sent le périmé…