samedi 14 juin 2014

Livre : la vie très privée de mr sim


Auteur : Jonathan Coe

Après le pénible la pluie avant qu’elle tombe, Jonathan Coe allait-il retrouver un peu de grâce, ou s’enfoncer définitivement dans une littérature à destination des grand-mères, genre auquel il ne nous avait pas préparé ? Avouons que sur les premières pages la réponse soit réservée. Car de son histoire quelque peu convenue, ce Mr Sim embourbé dans une dépression dont il a bien du mal à se sortir, et qui avait tout du pitch gérontophile que l’on appréhendait, Coe livre un ouvrage plutôt enlevé, assez drôle, mais aussi formellement casanier. L’œuvre d’un auteur à la croisée du chemin, agréable, mais dont on pense immédiatement qu’il s’agira d’un coup pour rien.

Pas que le plaisir ne soit-pas au rendez-vous, non, l’auteur s’appuyant sur une écriture aussi agréable que limpide pour nous conter l’histoire de ce genre de type capable de raconter sa vie à son voisin d’avion sans même se rendre compte qu’il est mort d’une crise cardiaque. Miné par la dépression, Maxwell Sim est résigné, jusqu’à ce qu’il fasse la connaissance d’une jeune femme dans un hall d’aéroport anonyme, rencontre qui va lui redonner un peu de cette envie perdue. A partir de cet instant, c’est un road movie sous tranquillisants qui démarre, avec ses rencontres invraisemblables, sa galerie d’hurluberlus et son lot de révélations aussi grotesques que gênantes, l’antihéros, qui a d’ailleurs l’âge de l’auteur, refaisant sans l’avoir jamais désiré, le fil de sa vie ratée de bout en bout.

Immature, il s’identifie à Donald Crowhurst, homme d’affaire qui avait dans les années soixante simulé l’exploit d’un tour du monde en bateau, se suicidant avant que la supercherie ne soit découverte. Le parallèle est curieux, et ne semble pas de suite pertinent, mais Coe nous tient déjà et tisse patiemment sa toile, aérant son récit de courriers opportunément retrouvés, de rédactions d’enfants et de confidences intimes. Les pages défilent tranquillement, pimentées de ci de là par ses réflexions permanentes sur la société contemporaine, ses chaînes de restaurant partout les même, ce monde de l’entreprise un peu minable et cette nouvelle technologie qui isole plus qu’on ne voudrait bien le croire.

Très pertinent, il y a quelque chose de l’ordre du sous-Houellebecq dans cette vision désenchantée, presque sociologique, qui fait dévier le regard et rend plaisant de longs tunnels sur les qualités supposés des brosses à dents écologiques, sur la publicité, l’éducation ou les quartiers résidentiels. D’autant mieux abordés que Maxwell Sim les contemple sans en être, seulement tourné sur lui-même, dans un vase clôt morbide qui culmine dans sa relation avec un GPS à la voix envoutante. Mais c’est dans ses dernières pages que l’on retrouve l’auteur qui a su nous emballer, à la faveur d’une belle charge émotionnelle, doublé d’un twist ahurissant et vraiment imprévisible, qui retourne l’ouvrage et lui donne une valeur pas si éloignée que cela de la tache de Philip Roth. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas rien.

En bref : Après nous avoir beaucoup déçu, Jonathan Coe revient en costaud avec un livre qui ne cesse de monter en puissance. Sous ses faux airs de ne pas y toucher, il nous propose ses considérations réjouissantes sur l’infantilisation de l’age adulte et l’incapacité de s’accomplir dans le mensonge intime. La vie très privée de Mr Sim essayant de répondre à cette question existentielle : « Qu’est-ce que cela nous apprend sur notre temps qu’il soit plus facile de s’identifier à un tricheur tourmenté, un menteur qu’à un sportif courageux et patriote. » Véritable psychanalyse romancée, l’auteur y apporte une réponse aussi nuancée que vertigineuse, avec un dernier chapitre en forme de mise en abîme brillante. Un retour passionnant.

Concert : Ebony Bones + Hyphen Hyphen

Rendez-vous était pris ce Samedi soir au théâtre Lino Ventura, où Ebony Bones venait poser ses valises le temps d’une soirée, dans le cadre du UK festival de Nice. Avec pour mise en bouche Hyphen Hyphen, groupe local à la grosse cote de quatre musiciens tendance electro/pop/rock.

Dès les premières mesures, le ton est donné, le batteur épileptique d’Hyphen Hyphen faisant valser ses fûts à un tempo infernal qu’il ne relâchera jamais. Sous influence rythmique de Vampire week-end, avec un fond nettement plus accrocheur et brut de décoffrage, et face à un public tout acquis à sa cause, le quatuor enchaîne des titres visiblement taillés pour la scène. Leur pop rock mâtiné d’électro aux compositions solides, ainsi que leur allure bricolée à base de fuseau, paillettes et serre-tête font mouche à tout les coups.

Mais Hyphen Hyphen c’est aussi et surtout Santa, l’impressionnante leader du groupe qui possède une voix monstre, à la variété et la puissance étonnante pour une fille de cet âge. Et cette présence ! Dotée d’un physique qui rappelle celui d’Adele Bethel de Sons and Daughters, elle possède comme elle ce charisme singulier, cette personnalité hors norme et une façon de mettre au défi le public qui arrache tout sur son passage. Généreuse et jamais dans la posture, elle incarne à la perfection un set sous influence très bien régurgité, et peut sortir sous les ovations d’un public sur les rotules après une heure éprouvante pour les nerfs. Un groupe à suivre de très près.

C‘était donc après une entrée en matière particulièrement bouillante qu’Ebony Bones était attendue, l’ambiance ayant eu le temps de retomber avec une bonne heure d’attente quand enfin elle débarque. Allure de zoulou envoûtée, ambiance électro-punk-funk-vaudou, masque tribal, bonnet tibétain et short colonial, le show s’engage dès les premières notes sur les chapeaux de roue. La mise en scène, magnifiée par des masques torturés ambiance quattrocento, est parfaitement maîtrisée, les titres s’enchaînent comme des perles, et Ebony Bones fait le métier. Énergique, bondissante, elle arpente la scène soutenue par une chorégraphie aux petits oignons.

La perruque s’agite dans tous les sens, la furie rugit, convulse sans que sa voix ne bouge d’un iota, et si le son est un peu compressé l’ambiance monte encore d’un cran. Ebony réclame que l’on tape dans nos mains, on s’acquitte de bonne grâce, veut que l’on fasse du bruit, on en fait, tout acquis à sa cause. Mais dès la mise en bouche avalée, et une grosse poignée de tubes lâchés comme autant de scuds, un photographe renvoyé à ses chères études et une tenue de scène qui s’emmêle au porte micro, voilà déjà le groupe qui quitte la scène pour un rappel prématuré. Et quel rappel ! Un retour au pas de charge, la moitié d’un titre déjà joué, on rameute le public sur scène et hop, emballé c’est pesé, Ebony est déjà à l’hôtel laissant un public incrédule après moins de quarante cinq minutes de show très pro, mais au final assez impersonnel et laconique. Dommage, car elle semblait en avoir beaucoup sous la semelle, et nous aussi...

En bref : Hyphen Hyphen et Ebony Bones, c’était l’occasion rêvée d’admirer deux femmes de caractère à la présence sur scène assez impressionnante. L’attaque a été frontale, ces dames agressant l’auditoire comme les bulldozers des étudiants sur la place Tien An Men, mettant leur public à genou devant tant de talent et d’énergie. Mais là où Hyphen Hyphen jouait avec classe sa vie, Ebony Bones n’était que venue cachetonner, laissant son public orphelin après avoir à peine pris le temps de le secouer. Minimum syndical d’autant plus remarqué que le rappel en forme de foutage de gueule vira comique. Dommage, car jusqu’alors, la soirée avait été très belle…


samedi 1 mars 2014

Nekromantik (un film malséant)

Réalisation : Jörg Buttgereit

Acteurs : Bernd Daktari Lorenz, Beatrice Manowski et Harald Lundt

Année : 1987          Durée : 1h15              Pays : RFA

Rob travaille pour un service de récupération de cadavres, ce qui lui permet de compléter sa collection de débris humains, hobby qu’il partage avec sa petite amie. Au courant de ces tendances nécrophiles, son patron lui offre un cadavre entier déniché dans un lac croupi. L’occasion rêvée de faire un beau cadeau à Betty, la jeune femme ne perdant pas de temps pour faire l’amour avec leur nouveau compagnon. Un bonheur partagé avec Rob, jusqu’au jour où celui-ci perd son emploi…

Une réputation méritée
Cultissime, Nekromantik est l’un des rares films d’horreur à avoir gardé au fil du temps son aura subversive intacte, à l’image de Cannibal Holocaust, dont il partage (malheureusement) le goût du snuff animalier. Tourné par le jeune Jörg Buttgereit en 1987, on ne peut pas vraiment dire que sa (mauvaise) réputation soit usurpée. En effet, avec une histoire axée autour des délires nécrophiles d’un couple passablement crasseux, et animé par une volonté de ne rien cacher de cette relation particulière à la chair, jusqu’à en explorer les délires quasi excrémentiels, il n’était pas de nature à ramasser un jour un César d’honneur.

Choquer le bourgeois
Pourtant l’œuvre du jeune Buttgereit est tout sauf une simple bobine nauséabonde. Evidemment destiné à un public averti, c’est avant tout un film formellement très réussi. Avec un choix de réalisation type grindhouse, des pans de film tournés en Super 8, des gros plans outranciers et une vulgarité inouïe, il se place quelque part entre différents courants du gore de l’époque. D’abord en n’étant pas si éloigné que ça du côté potache d’un Peter Jackson première mouture, car Nekromantik est loin de conserver sur la longueur une tonalité aussi sérieuse qu’on veut bien le croire. Mais aussi en faisant appel au cinéma extrême italien de Ruggero Deodatto et de Joe D’amato par exemple, dont on retrouve ici le thème central du génial Buio Omega. Enfin, et c’est peut-être cette référence qui est aujourd’hui la plus parlante à la vision de Nekromantik, la filiation à Hershell Gordon Lewis, John Waters et Frank Henenlotter, avec cette même volonté chevillée à la caméra de secouer le cocotier de la bienséance, de choquer le bourgeois en signant avant tout une grosse farce de mauvais goût. Références cinématographiques qui font de ce film le pivot d’un genre, et avant tout un vrai bon métrage, parfaitement structuré et mis en scène, à la force intacte presque 25 ans plus tard.

Un film dans le film
Au-delà de cette filiation, il y a également cette volonté consciente de mise en abîme d’une œuvre qui n’est pas sans rappeler la démarche de l’art contemporain trash, dont l’intention première est de faire perdre l’équilibre au spectateur, le sortir de sa léthargie pour l’emmener à repenser le monde qui l’entoure. Ici, à deux reprises, Buttgereit se fait didactique, avec une maestria étonnante. D’abord en intégrant un discours universitaire sur la désensibilisation de notre société face à l’horreur, qui décortique le film en cours, et en transforme immédiatement notre perception. Mais aussi lors d’une séquence dans un cinéma d’exploitation où l’on suit un film dans le film. Un slasher inoffensif dont la violence montrée sonne toc, quand celle de Nékromantik peut sembler réelle, dont les spectateurs s’amusent quand le seul à ne pas l’apprécier est celui là même qui passe à l’acte. Démonstration extrêmement pertinente qui n’ôte en rien le caractère bien craspec de la bobine, mais lui donne un relief qui justifie qu’elle traverse le temps aussi bien que l’extraordinaire Cannibal Holocaust, dont elle partage aussi une Bande Originale très réussie, qui participe activement au grand huit émotionnel qu’est resté Nékromantik.

En bref : Interdit dans de nombreux pays, poursuivi par une aura sulfureuse, Nekromantik ne déçoit pas. A la lisière de plusieurs genres extrêmes en vogue à l’époque, dont il s’approprie tour à tour les lignes de force, d’une réalisation outrancière à un gore décomplexé, en passant par un humour de mauvais goût bien particulier, Nekromantik vous prend à la gorge pour ne jamais vous lâcher. Tour à tour troublant, écœurant, énervant, étouffant, on est fasciné par cet objet conceptuel, cette romance nécrophile qui soulève aussi bien le cœur que les neurones. A voir absolument, si on a plus de 18 ans et les idées claires.


lundi 25 novembre 2013

L'enfer mécanique- the car


Réalisation : Elliot Silverstein

Avec : James Brolin, Kathleen Lloyd, John Marley


Année : 1977                  Durée : 1h37                Pays : U.S.A.


"Ô grands frères de la nuit,
Qui avez survolé les vents chauds de l’enfer,
Qui avez demeuré dans l’antre du démon :
Manifestez-vous !"

Il fallait bien en exergue une strophe de la bible satanique d’Anton La Vey pour comprendre à quoi on allait avoir à faire. Tirons grossièrement le trait : L’enfer mécanique est à l’enfer ce que le Camping-car est au Carlton : une extension de service plus ou moins représentative de ce que l’on peut attendre d’un palace. Dans le cas de L’enfer mécanique, on va dire que c’est plutôt moins, sauf à penser que l’enfer est un endroit particulièrement surestimé, ce que nous ne pouvons totalement exclure.

Bref, L’enfer mécanique est une berline noire customisée, basse de plafond, au moteur qui ronfle comme un soufflet de forge, qui klaxonne de contentement à chaque fois qu’elle écrase un pauvre type, mais aussi et surtout qui est très, très susceptible, ce qui fera le malheur de l’une des héroïnes du film, ainsi qu’une des plus belles scènes de The Car.

Face à la berline diabolique, une paisible bourgade du Nouveau-Mexique comme on en croisait beaucoup dans le cinéma de cette époque. Une communauté joyeuse et saine, limite hippie, qui a tout du cadre de vie idéal fréquenté par la famille Ricorée et leurs cousins Nutella. Tout le monde y est aimable, souriant, bon vivant à l'exception d'un aigri qui bat sa femme et tombe sur ses gosses. Cette longue mise en place narrative est d'ailleurs l'un des point fort de ce film qui accuse aujourd'hui plus de trente ans d'âge.

Second point fort : le bureau du sheriff de Thomas County, avec ses dizaines de policiers pour une bourgade famélique. Habitués à mettre des contraventions et à régler des affaires domestiques, les morts qui s’accumulent soudain font s’écrouler sous leurs yeux terrifiés toutes leurs certitudes. Et c’est comme s’ils se prenaient l’armoire sur la figure : tour à tour ahuris, abattus ou frustrés, ils multiplient les plans foireux, les barrages percés et les duels perdus d’avance dans le plus grand désordre. Trop entraînés à picoler en
cachette et à bronzer sur le capot de leur véhicule de fonction, notre cheptel d’agents assermentés est d’une telle nullité qu’il lui faudra in-fine le secours du seul citoyen bête et méchant de Thomas County pour venir à bout de l’ignoble Enfer Mécanique, qui de son côté aura méthodiquement pourri l’ambiance de la congrégation. Imperturbable, elle soulève la poussière sur son chemin, dérange les répétitions de la fanfare locale, met à terre fanions et trompettes et va jusqu'à jouer méchamment au chat et à la souris avec les majorettes.

S’il a affreusement mal vieilli, The Car n’est jamais ennuyeux, un point qui rend sa revoyure passionnante, en plus du rapprochement évident à faire avec Rubber. Depuis les plans subjectifs collés aux pneus, bitume et pare-chocs, jusqu’à l’équipe de policiers particulièrement inefficaces, en passant par les bruitages qui accompagnent la voiture, tout ce qui fait la trame du non-film de Quentin Dupieux est là, le non-sens inclus. Étonnant.

En bref : The Car est un film étrange et attachant qui se trouve à cheval entre Duel et Christine sans jamais se placer au même niveau. Le temps a rendu ses effets spéciaux désuets, sa mise en scène trop sage ne fait pas le poids face à l’immense réalisation de Spielberg, et son caractère inoffensif fait bien pâle figure devant la cruauté du film de Carpenter. Pourtant sa peinture d’une communauté naïve rend nostalgique, tout comme son absence d’ironie, ses flics dépassés par les évènements, son sens du rythme et son final à la Tex Avery qui font de L’enfer mécanique un titre qui se revoit avec un plaisir aussi coupable que sincère.



lundi 18 novembre 2013

Le possédé : Préquelle d'Amityville



Réalisation : Damiano Damiani

Avec : Burt Young, Rutanya Alda, James Olson

Année : 1982     Durée : 1h40       Pays : USA

Suite du surcoté et sympathique Amityville, Le possédé s’avère en fait en être la préquelle, Damiano Damiani s’attachant à raconter le massacre originel qui avait inspiré la légende entourant cette macabre demeure. Faisons un retour rapide dans le passé pour se remémorer les faits : en 1977 sort le livre Amityville, la maison du diable qui témoigne de l’existence d’une maison hantée dont les occupants semblent maudits, enracinant les fait jusqu’au temps de la chasse aux sorcières. Les Lutz, qui l’occupent alors et participent activement au livre, se plaignent d’évènements paranormaux, d’odeurs pestilentielles et de présences invisibles qui finissent par les pousser à fuir après leur avoir ôté le sommeil durant de longs mois.

Pipeautage presque absolu, le livre vérité fait recette, la maison hantée devient légende, Stuart Rosenberg en tire un film au succès mondial, sobre, inquiétant et parfois un peu rasoir, à l’authenticité validée par le massacre, en 1974, de toute sa famille par Ronald Defeo. Armé d’une carabine, il abat froidement ses frères et sœurs, ainsi que ses parents, avant d’être arrêté et de plaider la folie. Cette nuit, une voix lui aurait intimé l’ordre de les attraper et de les tuer. Le plus jeune de ses frères avait neuf ans. 

Pour la génération de Frank Zito, cette histoire était de celles que l’on se racontait pour se s‘empêcher de dormir, le soir, quand le bois des maisons grinçait et que les lueurs de la nuit faisaient glisser le long des murs des ombres torturées indéfinissables. Fantasme d’autant plus inquiétant qu’il s’imaginait alors enfermé dans le grenier du 112 Ocean Avenue, derrière ses fenêtres rougissantes symboles absolus des yeux du diable.


Mais alors que l’original, appuyé sur l’histoire fantaisiste des Lutz, donnait dans le réalisme froid, Tomy Lee Wallace torche un scénario aussi excessif que fantastique autour de l’histoire pourtant vraie du massacre de la famille Defeo (devenue ici les Montelli). Le réalisateur des baroques Halloween III et Vampire, vous avez dit vampire II livre une histoire en deux parties bien distinctes, que le vieux faiseur rital semble s’être fait un plaisir de mettre en images.

Occupons nous d’abord de cette première heure durant laquelle nous assistons à l’arrivée des Montelli, à la malédiction qui frappe l’aîné, Sonny, et l’entraîne à tuer toute sa famille. Très bien tenue, assez tendue et malsaine, cette partie s’avère presque supérieure à La maison du diable. D’abord parce que le fantastique y est plus exubérant, l’esprit maléfique étant incarné par des travellings de caméra qui rappellent que la révolution Evil dead vient de passer par là, même s’il donnent ici l’impression de voir du Sam Raimi sous lexomil. L’efficacité est bien au rendez-vous : esprit frappeur, souffle maléfique, yeux exorbités, lévitation, fenêtres qui claquent, mutation physique, rien ne manque vraiment à l‘appel.

Et si Burt Young donne le minimum en père bourru, rôle qui pourtant lui colle à la peau comme un collant de ballerine depuis Rocky, Jack Magner (Sonny) et Diane Franklin (Patricia) livrent de leur côté une performance remarquable. Car ce qui fonctionne le mieux, trente ans plus tard, c’est cette destruction méthodique de la cellule familiale, ici vécue par le spectateur de façon douloureuse tant elle est malsaine. L’inceste subit et accepté par Patricia donne tout son sens au caractère lubrique de l’esprit qui gît dans les sous-bassements d’Amityville. On étouffe en redoutant le pire. Pire qui finit par arriver. Remarquable.
 
Sauf qu’il reste quarante minutes de bobine après le massacre. Et alors là, c’est la fête à la saucisse. Fini Amityville, place à un L'exorciste discount et interminable, mâtiné de films de procès et de gore bricolé. L’histoire par en vrille, les couleurs se font criardes, de la fumée sort d’un peu partout, la réalisation nous la joue baroque à tous les étages, tandis que le père Tom fait n’importe quoi pour colmater les brèches d’un scénario soudain interprété par des acteurs de seconde zone qu’on croirait tous affublés de postiches. Grimaces, déformations pas formidables, musique d’ambiance omniprésente, dialogues vasouillards et rebondissements loufoques, Le possédé ne sait plus où il va, gesticulant tristement jusqu’à une fin ultra prévisible qui nous fait presque oublier qu’avant tout cela, il y avait eu un film. Dommage.

En bref : Préquelle d’Amytiville, Le possédé narre l’histoire vraie du massacre perpétré dans la petite bourgade d’Amityville, et accessoirement à l’origine du mythe. Jack Magner, dans le rôle de Sonny, en fait des caisses, grimace beaucoup, mais dès qu’il s’agit de se faire malsain en jouant avec les sentiments de sa sœur, trouve alors le ton juste. D’autant que Diane Franklin (Patricia), en jeune fille folle de son frère au point d’envisager l’inceste pour le soulager de ses souffrances, est exceptionnelle. Damiano Damiani apporte son savoir faire et toute la démesure italienne à l’ouvrage. Hélas, Le possédé se retrouve, par un effet de scénario mal contrôlé, coupé en deux : une heure de malédiction suivi de quarante minutes d’exorcisme ringard qui se traîne de cours de justice en église, et finit par virer pantalonnade, voire zèderie ritale à la Lamberto Bava. Déséquilibré, il finit par se casser la gueule, non sans avoir réussi dans sa première partie à souffler l’haleine fétide du démon. A revoir.




dimanche 1 septembre 2013

Bulle : Une trilogie anglaise


Auteurs : Floc’h & Rivière

Une trilogie anglaise rassemble les trois premières apparitions du duo formé par Francis Albany, critique littéraire célèbre, et Olivia Sturges, romancière, qui sont amenés à vivre des aventures dont-ils ne sont curieusement pas toujours les héros. Dans le rendez vous de Sevenoaks, un romancier célèbre se rend compte que tous ses ouvrages ont déjà été écrits par un énigmatique auteur. Le dossier Harding voit l’éditeur d’Olivia Sturges assassiné dans des conditions particulièrement mystérieuses, quand La recherche de Sir Malcom nous embarque dans les calles du Titanic pour y revivre un trauma d’enfance éprouvant refoulé par Francis Albany…

Dès les premières planches de la bande dessinée, on est sous le charme. Flo’ch illustre avec une délicatesse de trait toute britannique les histoires ultra référencées de Rivière. Baignée dans les catacombes de la littérature mi-policière mi-fantastique, hantée par les souvenirs de lecture d’Agatha Christie et les films d’Alfred Hitchcock, l’osmose entre la fantaisie datée du scénariste et le classicisme de Flo’ch est parfaite. Volontairement tournés vers les archétypes du genres, ils mettent en scène des majordomes, aubergistes, inspecteurs et secrétaires dans des décors début XXème siècle particulièrement confortables, faisant appel à nos souvenirs d’enfance les plus douillets. Et ce n’est pas la ligne claire de l’illustrateur, inspirée par l’école belge et les albums les plus fantastiques de Tintin ou de Blake et Mortimer qui va bousculer cette sensation étrange de familiarité.

Familiarité d’où né un certain décalage. Si tout semble monté sur des rail parfaitement huilés, les récits sont plus matures et ambigus que ceux d’Hergé et de Jacobs. Leur construction est particulièrement complexe, Rivière usant de la mise en abîme, de l’ellipse et du non-dit avec subtilité, ici prompte à perdre un enfant. Car le lecteur visé est adulte, et s’il a baigné dans ses références délicieuses, il doit pouvoir se régaler d’une structure plus complexe, moins manichéenne.

Cheval de Troie de ce dynamitage de l’intérieur : les héros même d’Une trilogie anglaise. N’allez surtout pas chercher d’empathie immédiate chez Francis Albany et Olivia Sturges. Mondains jusqu’au bout des ongles, agréables sans être attachants, ils apparaissent froids et distants, leurs personnalités complexes se révélant dès l’introduction, cet "A propos de Francis" en forme d’éloge funèbre distancié d’Olivia à un homme dont on a du mal à cerner quel était le degré d’intimité de leurs relations.

Aisés, déconnectés des difficultés de la vie, pas aussi efficaces qu’on pourrait l’imaginer, ils se détournent très nettement des héros d’Agatha Christie, car si petites cellules grises il y a, elles ne sont pas particulièrement performantes. Le génie tenant dans le fait que cet élément n’est à aucun moment souligné. Nos protagonistes traversent leurs aventures le plus souvent comme spectateurs, témoins de passage parfois, voire éléments de fond quasi décoratifs. La narration ainsi troublée crée ce décalage singulier difficile à dépasser pour le lecteur hypnotisé par l’extrême clarté des références et du trait. Alors bien sûr, il y a des strangulations et des meurtres, tout cela se déroule dans des manoirs où l’on sirote un bourbon en se remémorant sa dernière partie de tennis, mais les sentiments ambivalents, raffinés, laissés à l’appréciation du lecteur, en font un spectacle plus proche de la littérature contemporaine que de la bande dessinée, et nous donne l’impression d’avoir eu entre nos mains un album d’Hergé scénarisé par Kundera.

En bref : Hybride né des souvenirs de lecture de ses auteurs, érudit, générationnel et étrangement ambivalent, Une trilogie anglaise met en scène des héros qui n’en sont pas, ainsi que des enquêtes en forme de trompe-l’œil qui ne se trouvent jamais là où on les attend. Délicatement transposée sur des planches à la ligne claire et familière, ornementée d’histoires de rêves prémonitoires et de moustaches postiches, baignée dans un univers littéraire qui se trouve être la clef de toutes les énigmes, Flo’ch et Rivière, s’ils ont pensé leur œuvre en s’appuyant sur l’innocence de leur passé de lecteur, la font mûrir pour nous signifier que cette époque est bel et bien révolue, si tant est qu’elle n‘ait jamais existé. Ludique et sophistiqué.

mardi 6 août 2013

Série : The misfits saison 2, encore plus fou !!!


Créé par : Howard Overman

Avec : Robert Sheehan, Lauren Socha, Nathan Stewart Jarrett

Année : 2010         Pays : GB

The misfits saison 2.
Laissés sur les genoux par un denier épisode aussi puissant que foireux, où nos délinquants aux pouvoirs mal maîtrisés semblent s’être perdus dans un entrelacs d’erreurs grossières, qui s’était soldé par quelques cadavres, dont deux superviseurs, les voilà donc de retour au centre municipal pour effectuer leurs derniers Travaux d’Intérêt Général, tenter d’échapper à l’étau qui se resserre autour de leur secret et accessoirement passer du statut de loser à celui de ligue de super héros respectables.


Pour ce faire, les scénaristes reprennent tous les ingrédients de la première saison en appuyant simplement plus fort sur le champignon, histoire de ne pas se laisser aller à la routine. Playlist toujours aussi distinguée, caractérisation gonflée aux hormones, hormones plus stimulées que jamais et sous intrigues amplifiées, Mysfists joue la surenchère pour passer à la vitesse supérieure, et ça marche.


Tatoueurs maléfiques, bon samaritain mystérieux, cacahuètes saveur kryptonite, télépathe lacté, gamer psychopathe, téléportations courtes distances, voyageur du futur, contacts extralucides, on trouve de tout et souvent n’importe quoi dans ce bric à brac de génie qui mêle les genres sans complexe, s’attaquant à des monuments du fantastique contemporain avec une désinvolture qui force le respect. Alors bien sûr, on y perd parfois en cours de route la cohérence d’une première saison mieux ordonnée, pourtant ce désir de tordre l’idée de départ, d’emprunter toutes les pistes que l’histoire propose, cette envie d’explorer à fond son concept avec générosité balaye toutes les réserves.


D’autant que loin de faire du sur place, ou de se laisser magnétiser par son propre délire scénaristique en forme de feux d’artifice, Misfits creuse les personnalités de nos cinq délinquants, approfondit leurs caractères, les fait évoluer, joue sur leurs contradictions, leurs faiblesses, les rend plus humains sans jamais céder à la facilité. Humains, mais toujours aussi graves, à l’image d’un Nathan immortel égocentré comme jamais, adepte d’auto-fellation et de badigeonnage lascif de crème solaire, il grimace, se gobe, agresse, choque et s’impose comme la véritable tête de gondole d’une série qui a décidé de jouer la carte de l’excès. Avec bonheur.


En bref : Six nouveaux épisodes émouvants, grossiers, subversifs et réjouissants à l’image de ces héros foutraques, aux supers pouvoirs utilisés n’importe comment pour faire le plus souvent n’importe quoi, véritables symboles d’une génération de dégénérés qui, soyons en sûrs, n’est pas encore prête de sauver le monde. Immature et génial.