jeudi 9 février 2012

Video-club : La maison près du cimetière


Réal : Lucio Fulci

Avec : Catriona MacColl, Paolo Malco, Ania Pieroni

Norman Boyle quitte New York pour la banlieue de Boston afin de poursuivre les travaux d’un estimé confrère, suicidé par pendaison. Accompagné d’un épouse fragile et de leur jeune fils, ils emménagent dans une grande maison délabrée, construite au cœur d’un cimetière. Rapidement, Lucy va découvrir une pierre tombale sous un tapis du salon, quand Bobby s’amuse avec une jeune fille imaginaire et que, depuis le sous-sol, se font entendre les râles d’une chose ancestrale et putride prête à tout pour survivre…

Grincements de portes, clavecin inquiétant, dissonances, dès l’introduction La maison près du cimetière fait claquer des dents. Ritournelle nostalgique, mannequin décapité dans un bruit de succion, poupée brisée, tout agresse notre jeune couple dont on se dit qu’ils n’ont pas fait un choix de vie bien cosy. Il faut écrire que dans le genre maison inhospitalière, elle se pose là, avec son jardin défraîchi, ses toiles d’araignées et ses portes murées; son chat noir et cette petite voisine télépathe qui les regarde de travers. Théâtre splendide et baroque, concentré à lui seul de toutes les maisons hantées, il est un unique vecteur d’inquiétude, d’anormalité, de pourrissement. D’ailleurs rien ne laissera jamais entendre qu’il ne peut y exister autre chose que le mal à l’état pur.

Car c’est ce qui fait le cinéma de Fulci, ce nihilisme, cet absolu, cette noirceur. La lumière du jour y est blême, on a froid jusqu’aux os rien qu’à s’imaginer un instant dans cette contrée perdue hantée par des fantômes passés dont on ne doute pas qu’ils sont morts dans d’atroces souffrances. Chez Fulci, descendre quelques marches devient un calvaire, tout est affaire de regard, de perception faussée, de dilatation d’un temps dans le mode du cauchemar. Pas d’éclaircie, jamais. Seul l’histoire compte, et si c’est une histoire d’horreur, alors seule l’horreur compte. Dans un registre nettement moins léger et brillant que celui d’Argento, car Fulci est entré dans le gore comme on entre en religion, sans recul, tête baissée, prêt à tout sacrifier pour son entreprise mortuaire.

Alors il colle au plus près de ses personnages, de leur folie, de leurs aveuglements volontaires, de leur bêtise aussi. Fulci amplifie le réel jusqu’à le tordre, joue des ressemblances troublantes, maintient la tension en restant collé aux éléments les plus efficaces, délaissant tout le reste pour faire des films à l’aspect presque déstructuré à force d’être agrippés à leur synopsis. C’est par cet effet de loupe et un premier degré étouffant, qu’il arrive à faire de ce qui aurait pu n’être que banal, un film d’horreur malsain, brutal et choquant. Il le réussit d’autant mieux qu’il est techniquement un immense faiseur, tombé dans le gore sur le tard, au terme d’un parcours singulier qui fait l’essence même de son œuvre. A ce moment, Fulci est à son meilleur. Sa mise en scène est ultra précise, magnifique parfois, élégante toujours. Et c’est à la seule force de sa réalisation qu’il parvient à nous écœurer d’une chauve souris gorgée de sang ou d’une trachée arrachée à main nue, dilatant une dernière fois le temps pour des mises à mort sonnant comme d’interminables complaintes funéraires.

En bref : Au sommet de son art, Fulci signe une œuvre splendide, noire et poétique, avec ses fantômes du passés, ses expériences lovecraftiennes et ses meurtres sanguinaires. Focalisé sur l’efficacité, agrippé aux corps, à la chair et aux regards déboussolés d’un famille qui perd un à un tous ses repères, il nous entraîne à sa suite dans les entrailles de sa maison de cauchemar, où tout espoir se délite dans des séquences d’une cruauté d’autant plus dure qu’elle semble inéluctable. Un conte macabre, douloureux et nostalgique magnifié par une réalisation tout entière dévouée à son sujet.




mercredi 8 février 2012

Ciné express : Tucker & Dale vs Evil


 Réalisateur : Eli Craig

Avec : Tyler Labine, Alan Tudyk, Katrina Bowden

Pas besoin de s’appesantir sur l’excellent Tucker and Dale, unanimement célébré pour ce qu’il est : une comédie d’horreur très au dessus de la moyenne, shooté aux petits oignons par un jeune réalisateur sorti de nulle part, associé à un camarade de classe pour le scénario. Eternelle histoire version gore de l’American Dream, qui fait sur Frank Zito l’effet des marronniers de Jean Pierre Pernaud sur ses ménagères réactionnaires, c’est-à-dire le plaisir simple d’assister à une aventure en forme de conte de fée qui rappelle furieusement les premiers pas de Sam Raimi dans le cinéma.

Une fois de plus il est à noter que pour que le succès soit viral, le film d’horreur se doit de tenir sur un pitch efficace et marquant. Celui de Tucker & Dale n’échappe pas à la règle, avec sa bande de jeunes confrontés à un duo de pequenauds particulièrement chelous. Sauf que les deux ploucs sont doux comme des agneaux… De quiproquos en maladresses leur week-end va virer massacre involontaire.

Bonne idée, mais de là à signer un chèque en blanc... Car ce ne serait pas la première fois qu’un synopsis excitant tourne vinaigre sur la longueur par la faute d’un réalisateur incapable de donner de la chair à son phénomène de Buzz. Mais comme le laissait entendre le bouche à oreille, rien de tout cela ici. D’autant que Tucker & Dale échappe à l’écueil du Méta-slasher type Scream qui, sous prétexte de théoriser sur le genre, finit par n’intéresser que les cinéphiles qui y sont traditionnellement réfractaires. Tout comme il ne se prend pas les pieds dans le chausse trappe des parodies relou-foques type Scary movies.  Même le retitrage français (l’ignoble « Fightent le mal » ), qui laissait entendre que le public visé était essentiellement l’adolescent pré-pubère en quête de biactol n’y fait rien : pour une fois, Frank se range sans rechigner du côté des rieurs.

En bref : Soigné dans sa forme, distrayant avec ses références aux grands classiques type Massacre à la tronçonneuse, mais aussi à des titres moins glorieux comme Détour mortel ou Sherif fait moi peur, Tucker & Dale remplit son contrat en faisant vraiment rire. Parfois à gorge déployée. Et ce malgré la salle vide, Saint-Raphaël et un soir d’hiver tellement record qu’on se réchauffait en se passant des glaçons sur le torse. De l’or en barre, simple et sincère dans sa démarche, avec en cerise sur le gâteau un casting de simplets trois étoiles. Une authentique bonne surprise à situer entre le raté Dead snow et l’inégalable Shaun of the dead.


mardi 7 février 2012

Concert : Shaka Ponk + Brigitte + Orelsan, Midem festival



Il fallait braver des températures négatives à Cannes pour pouvoir assister à ce qui était annoncé par l’agenda culturel 06 comme un « bon moment de musique en perspective dans le cadre du Midem 2012 ». Bon, ça, ça donnait pas vraiment envie, mais on le sait, les affiches dans l’extrême Sud-est se font rare, et pouvoir toucher de près le phénomène pop-rock du moment sur la pointe du Palm Beach, à quelques encablures des îles de Lérins, ça le faisait sur le papier. Pas l’excitation folle, non, mais une vraie curiosité. L’envie d’être confronté à cette galerie de groupes à succès pas trop indigne. Verdict scolaire sous la forme la plus basique qu’il soit : thèse, antithèse, synthèse.

Thèse : Orelsan

Alors que des casses burnes essayaient de prendre en photo Monsieur et madame Zito, pour le compte de Sony ou d’on ne sait quelle marque de merde, quand le couple roucoulait tranquille, une bière à la main, Frank se demanda jusqu’où pourrait aller la pub dans son délire intrusif . Est-ce qu’un matin il allait se réveiller avec un toy gracieusement enfoncé dans le cul de la part de Durex ? Bref, il renvoya l’importun et son appareil photo à la con pour se tourner vers la scène, d’où venait de monter un gros son. Car ce fut la première bonne surprise du set d’Orelsan : un son old-school, très puissant, et surtout très éloigné de la production assez lisse de ses albums. Cagoule pointue ambiance monastère du Stup, Orelsan fait tranquillement claquer ses rimes, supporté par une mise en scène extrêmement soignée.

Raelsan assomme les doigts dans le nez ceux qui étaient venus pour le voir, mais aussi un Frank surpris par l’ambiance assez éloignée de l’idée qu’ils s’était faite, celle du rappeur blanc de banlieue provinciale, qui incarnerait son propre rôle dans une certaine forme d’auto-parodie. Loin s’en faut. Très pro, il s’investit dans son set sans recul ni ironie mal placée. Aucune réserve face à un public hybride qui allait des gangstas de cour de récré jusqu’à leurs grand-mères bobos. Orelsan incarne son univers avec une belle sincérité, et ses titres parfaitement défendus prennent une belle amplitude. Le chant des sirènes, Plus rien ne m’étonne, Mauvaise idée, Changement ou Jimmy Punslhline, tour à tour monstre ou drôle, Orelsan emporte tout sur son passage, loin de la baudruche qui aurait pu exploser devant la brutalité de son exposition médiatique. Mieux, il s’en est visiblement nourri pour revenir encore plus fort. Chapeau !

Antithèse : Brigitte

Après la claque dans la gueule, on prend le temps d’aller pisser. Les lumières scintillent au dessus des chiottes en plastique de chantier. On en revient le teint cireux, tout plein de souvenir qui sentaient fort le caca, pas vraiment prêts à être confrontés à l’univers plan-plan de Brigitte, le duo surcoté qui inonde les ondes avec des titres assez quelconques dont on peut se demander à qui ils peuvent plaire. Allez, parole à Libé, pour une petite présentation : « Sylvie et Aurélie s’appellent Brigitte. Pour ce duo malin, ce prénom est suffisamment ringard pour être décalé, il est surtout celui de trois références féminines qui leur parlent : Bardot, Lahaie, Fontaine. Le portrait-robot de Brigitte donnerait donc le visage d’une bombe sexuelle au caractère bien trempé, bourrée d’autodérision. ». L'horreur !

Et justement, habité par la peur de ne pas être décalées, au risque de ne plus être que ringardes si on a bien suivi, les Brigitte déroulent leur barnum superficiel sous le chapiteau qui rappelle soudain celui du cirque Pinder. Ce qui choque le plus, ce sont évidement ces paroles qu’on imagine rédigées par une lycéenne auto satisfaite, rendue euphorique par deux bouffées d’un joint à l’eucalyptus et un verre de Jet27. L'enfer sur verbe. Bonne nouvelle pour nos clowns involontaires, le public cannois s’est vraisemblablement déplacé pour elles. Du coup, on comprend mieux la présence des vieilles dames précitées. Certainement sourdes, elles n’auront pas le bonheur de gouter les voix nasillardes du duo qui s’entremêlent dans une sorte de fuite en avant. A celle qui sera le plus crécelle. Le pompon étant l’infâme reprise de Ma benz, le tube de Brigitte qui fait saigner les oreilles. Tout y est : la fausse bonne idée, le décalage qui consacre au grand Journal et la volupté des pages lingerie de la redoute. Le temps passe tellement lentement qu’on croirait que la pendule recule. C’est la machine à remonter le temps, sauf qu’elle nous ramène toujours au début d’une chanson de Brigitte. Madame Zito s’abîme dans le fond de son verre de rouge, convaincue qu’on ne s’en sortira jamais. A vrai dire, Frank doute lui aussi. Mais heureusement, au bout du tunnel se trouve la lumière : les filles décident d’interrompre le massacre. Celle qui la joue néo-Dalida sort en se tenant les cheveux tandis que l’autre, une version Nana Mouskouri en moins charismatique, balance un « Brigitte se casse » en guise de point final. Il était temps.

Synthèse : Shaka Ponk

Exsangues, Frank et Madame Zito avaient noyé leur ennui dans l’ivresse, collés aux conduits d’air chaud, et pour tout dire, ils peinaient à sortir de leur torpeur. Il faut écrire qu’à leur grande stupéfaction, c’était pour Brigitte que les Cannois s’étaient massivement déplacés, le public déguisé en rombière municipale retro-chic n’étant déjà plus qu’un mauvais souvenir. Ne restait donc plus que la moitié de l’audience, curieux attelage que l’on aurait bien de la peine à définir autrement qu’indéfinissable. Car justement, toute la question était là : à qui s’adresse Shaka Ponk, le groupe pop-rock du moment ? Armé de titres ravageurs, énergiques, parfois emballants, on peine tout de même à trouver une identité à ce groupe patchwork. Plus le temps de tergiverser pourtant, les lumières s’éteignent, la rumeur enfle, et les Shaka Ponk introduisent leur set avec le meilleur titre de leur dernier album, le tonitruant Shiza radio. La bande surgit, rugit, bondit sous couvert de guitares qui crachent méchant, Goz, le singe mascotte, nous invite à une bourrée. Ca sent bon la grosse fiesta.

Mais vite on sent un truc qui cloche. Alors que l’arène sonne clairsemée, et malgré la grosse débauche d’énergie du groupe, quelque chose ne passe pas. La torgnole tant attendue vire soufflé. Les titres s’enchaînent, un peu trop parfaits, un peu trop mécaniques. Tout cela respire le support technique. Le son est fort, très fort, mais curieusement il manque de puissance, de profondeur. A dire vrai tout sonne bizarrement toc. Les images omniprésentes au cœur de la scène aimantent l’attention, donnent l’impression d’un clip qui boucle sur MTV, une distance se crée entre la scène et le spectateur. Le symbole étant l’interminable Sex ball, tenu d’une main de maitresse SM par Samaha Sam qui force tellement le trait qu’elle agace. Visuellement, on n’en peut plus de voir le singe tête à claque. Pourtant il faut féliciter le groupe, qui avance comme si de rien était. Donne tout. Mais ont-ils vraiment quelque chose à donner, au-delà de chansons sur travaillées à faire danser, le tout sur une imagerie rock parfaitement superficielle. Las, la mayonnaise ne prend pas. Le spectacle, pourtant porté au nue par la presse, ne nous permet pas de toucher au cœur de Shaka Ponk, qui finalement reste calfeutré derrière les masques qu’ils se sont composés. L’envie d’Orelsan mixée à la camelote de Brigitte. Le top, le toc et le flop.

lundi 6 février 2012

Vidéo-club express : Scott Pilgrim vs the world


Réalisation : Edgar Wright

Avec : Michael Cera, Mary Elizabeth Winstead, Jason Schwartzman

Où l’on suit les élucubrations de Scott Pilgrim, empêtré dans des histoires de cœur tordues, qui l’emmènent à devoir combattre les sept ex-maléfiques de sa nouvelle conquête.

Adaptation très attendue d’une bande dessinée, par le très-attendu-au-tournant Edgard Wright, Scott Pilgrim déçoit énormément. Sûr, Wright entend prouver qu’il est un maître de la « coolitude ». Baigné dans une sous-culture attachante, celle de la BD, du jeu vidéo vintage et du rock and root’s étudiant, il s’est d’ailleurs donné les moyens de ses ambitions. Réalisation enlevée et dynamique, travail étonnant sur l’ellipse visuelle et les enchaînements acrobatiques, bref, il fait preuve sans conteste d’une belle virtuosité technique. Le scénario est malin, la surenchère spectaculaire parfaitement mis en scène, l’univers déployé cohérent.

Mais par une volonté trop évidente de vouloir faire du culte, Wright agace. Tout comme son personnage principal, bon acteur mais tête à claque, qui fini par nous rendre son Scott Pilgrim désagréable. Le casting dans son ensemble est d’ailleurs plutôt médiocre, comme si l’essentiel ne s’était pas trouvé là, mais uniquement dans l’obsession de la prouesse permanente. Si bien que c’est tout le volet de la comédie qui s’effondre, n’arrivant à tirer qu’une poignée de sourires contraints, les blagues puériles (pourtant formidable fond de commerce de Wright) tombant à l’eau les unes après les autres. Reste donc l’emballage, magnifique, mais coquille vide de toute âme.

En bref : Le buzz avait fait grimper le niveau d’exigence de Scott Pilgrim à son point le plus élevé, autant dire que le résultat à un gout de trop peu. Pas bon pour un film qui recherchait ostensiblement les superlatifs.





samedi 4 février 2012

Livre : L’homme inquiet



Par : Henning Mankell

Débutons par un aveu : au plus le temps passe, au plus Frank Zito a du mal à ne pas s’endormir en feuilletant un polar. Depuis Harlan Coben jusqu’à Jesse Kellerman, en passant par Denis Lehanne, tout le fatigue. Les tunnels de dialogues qui sentent fort le bourrage papier, la longueur abrutissante d’enquêtes usées jusqu’à la corde, le cortège de héros toujours revenus de tout, vieux cons figés dans des certitudes partagés par eux seuls, ou jeunes naïfs confrontés à la perversion absolue. Tout ce beau monde semble tirer à la ligne poussivement, pour emmener leur histoire du point A au point B, en brouillant les pistes de façon toujours plus artificielles, dans une prose qui sent bon le téléfilm de première partie de soirée. Plus efficace qu’un flacon entier de Lexomil, ces lectures sont devenues au fil du temps, une sorte de pèlerinage vers un plaisir adolescent qu’il peine à retrouver.

Ravages collatéraux

C’est donc sans entrain particulier qu’il aurait pu se lancer dans la lecture de la dernière enquête de poche du commissaire Wallander. Sauf que dans ce cas précis, les souvenirs n’étaient pas délavés, loin s’en faut. Car de Wallander, Zito, s’il n’avait encore rien lu, avait vu. Et ce qu’il avait vu lui était resté dans la rétine comme ce qu’il s’était fait de meilleur dans le monde de la série policière. En effet, les aventures du commissaire Wallander, incarné par l’époustouflant Kenneth Branagh, avaient réussi là où tous ces congénères se ramassaient lamentablement la binette : nous déstabiliser avec un personnage principal aussi crédible qu’attachant, dont la déchéance physique et mentale prenait au fil des rares épisodes le pas sur l’intérêt même des enquêtes criminelles.

Abîmé par la solitude, miné par le diabète, ravagé par son passé, Wallander/Branagh manque de s’effondrer à chaque scène, comme un funambule bourré au bord du précipice. Une interprétation sans filet qui trouvait au petit écran, et c’est assez rare pour être signalé, quelque chose qui ressemblait bien au rôle de sa vie. Bouffie, le regard flou, oppressé, il nous donnait sans cesse l’impression que son cœur était sur le point de lâcher. Que survivre était proprement insoutenable. Bref, il incarnait à lui seul la dépression, et ses ravages collatéraux.

Main lourde et secrets capillotractés

Bonne nouvelle dès les premières pages avalées : Kurt Wallander ne perd rien de son épaisseur sous la plume classique de Mankell. Même ruminations moroses, auto-apitoiement, associé à une persévérance aussi étonnante que nihiliste. Le vieil inspecteur ne croit plus en rien et n’attend pas grand chose de l’existence. Autour de lui, le monde qui gravite à vitesse grand V dans un délire de violence incompréhensible, lui échappe irrémédiablement. Pire, il semble bien qu’Alzheimer le guette. Tour à tour il omet d’éteindre le gaz, égare son arme de service, sombre dans la confusion alors qu’il vit en ermite dans la campagne d’Ystad, avec le seul Jussi comme compagnon d’infortune. Et l’enquête me direz vous ? Et bien après des débuts plutôt confus, un prologue poussif sur fond de sous marins russes, de diplomatie internationale et de guerre froide, elle finit par trouver son rythme de croisière en se mêlant à la vie intime de Wallander.

Comme chez ses confrères suédois, Mankell à la main lourde et le secret capillotracté. Le mystère est épaissi au fil des pages par des découvertes qui sonnent comme autant de fausses pistes souvent lourdingues. Mais ici, cela n’agace pas, tant la confusion de l’enquête fusionne avec celle de l’enquêteur. Vie personnelle, professionnelle, toutes les lignes s’effacent, et l’on comprend que rien ne sera jamais facile pour Wallander. Brassant flashs back douloureux, amours perdus et rencontres tardives, l’inspecteur s’enlise dans son histoire d’espions sortie du fond des âges comme ces volatiles pris dans la mélasse d’une marée noire. Englué jusqu’aux yeux, chaque gesticulation le rapproche toujours plus de sa fin inéluctable, avec laquelle il semble mener un tango macabre. Follement attiré par sa propre déchéance, mais terrifié dans le même mouvement par ce naufrage qu’est la vieillesse, Wallander souffre son enquête plus qu’il ne la mène. Entre malaise et nostalgie, l’inspecteur semble crever sur pied. Et c’est ce suspense là, qui nous fait retenir notre souffle : cette sensation chevillée au corps que cette fois, il pourrait bien ne pas arriver au bout…

En bref : Loin de la froideur technoïde de Millenium, et de ces artifices scénaristiques pour le moins foireux, Henning Mankell déploie son roman avec une humanité rare. Brisé, plus réaliste que jamais, Kurt Wallander pourrait parfaitement se passer d’enquête tant les enjeux sont ailleurs. Abîmé par la vie, anti-héros par excellence, rien ne lui sourit plus : et pour cause, il a baissé la garde et ne semble plus capable que de prendre des coups sans en donner. Chaque pas, chaque rencontre, chaque aventure porte en elle le germe de sa fin imminente. Car de Wallander, il ne reste déjà presque rien. Ses proches tombent malade, meurent parfois, ses amis sont à la retraite ou au cimetière, et son horizon se recroqueville tellement qu’il se prend à penser qu’il va finir comme son père, seul et misanthrope. C’est l’épuisement d’un homme dont parle l’homme inquiet, soutenu par une écriture racée qui dépeint l’état mélancolique comme Zito ne l’avait rarement lu dans un genre trop souvent bouffon et mécanique. Une bonne surprise.

Vidéo-club : [Rec] 2


Réalisateur : Jaume Balagueró, Paco Plaza

Avec : Manuela Velasco, Óscar Sánchez Zafra, Ariel Casas

Une équipe d’intervention chargée d’accompagner un scientifique dans un immeuble en quarantaine va tenter de récupérer le sang d'une jeune fille contaminée par… le démon. Diable… Il fout les jetons le synopsis... Avant toute chose, et parce qu’il vaut toujours mieux savoir d’où on se place quand on parle d’un film, il faut avouer que le premier volet avait laissé Frank Zito dubitatif. Plutôt mauvais, moche et truqueur, il s’était senti en net décalage avec les vivas qui avaient accompagné Jaume Balagueró et Paco Plaza, vus comme les papes de la nouvelle vague horrifique espagnole. Mais alors, peut-être ce second volet allait-il réconcilier Zito avec la communauté du film de genre, assez unanime devant cet objet vilain. Ah l’indécrottable optimiste…

Et bien il a pu aller me rhabiller fissa. Parce que passés les cinq premières minutes, le générique donc, qui pouvait laisser penser à un gros film bourrin qui frappe fort, avec sa brigade de Brutus surarmés qui pénètre les lieux du crime après la fin du premier épisode, [Rec] 2 reprend tranquillou le rythme de croisière de son ainé. Visiblement obsédés par les Doomlike, les deux réalisateurs déroulent leur triste cinématique de jeux vidéo sur une heure trente. La nouveauté : des acteurs plus tête à claque encore que dans le précédent avec une mention spéciale pour le prêtre, véritable monsieur loyal qui commente chaque scène afin de compenser l’aspect brouillon d’une réalisation caméra sur l’épaule véritablement à bout de souffle. Répétitif, lassant, plein de curé, de possession, de maison fantôme, de jeux de lumière confus et d’hystérie générale, Rec2 est un condensé de puérilité cinématographique absolu. Heureusement, un doublage de dingue souligne avec bonheur des dialogues frappés par le sceau de la connerie pure, qui égaye un film linéaire, terriblement prévisible et ennuyeux, à l’encéphalogramme aussi plat que les morts qui défilent face caméra comme des miss régionales à la recherche de célébrité.

A moins de laisser son cerveau au vestiaire, dur donc de ne pas se rendre compte de l’absurdité totale de l’entreprise. Résumons : des soldats loufoques aux techniques de combats burlesques, un prêtre aux bavardages involontairement comiques, des monstres de jeux vidéo cachés dans des recoins dans le seul but d'empêcher le spectateur de dormir, une narration décousue de train fantôme en roue libre, du gore qui ne tache pas, des acteurs en osmose avec une caractérisation débile, bref, un ratage absolu que laissait amplement présager un premier opus surcoté comme jamais. Une seule question : comment de la merde en barre comme [Rec] 2 a-t-il pu squatter les salles françaises quand une bombe comme Amer n’a à la même époque pu avoir le droit qu’à trois copies France. Mystère et boule de gomme…

mardi 31 janvier 2012

Ciné : RUBBER


Réalisation : Quentin Dupieux

Avec : Stephen Spinella, Roxane Mesquida, Jack Plotnick 

Année : 2010

Musique : Mr Oizo, Gaspard Augé ; Durée : 85 min; Pays : France

Quentin Dupieux pose les jalons de son incroyable Rubber dans une scène d’exposition d’anthologie, où Stephen Pinella, flic et accessoirement monsieur loyal du film, sort du coffre d’une voiture qui vient d’écraser une dizaine de chaises en plein désert, pour faire un speech aux spectateurs -nous et nos d’alter-egos, une quinzaine d’américains moyens, panel édifiant du spectateur lambda- où il explique que la raison d’être de l’entreprise sera justement l‘absence de raison.

Introduction à la renaissance d’un pneu sérial killer que l’on va regarder faire de l’apnée, suivre des émissions de gymnastique matinale, boire à la rivière comme un prédateur, prendre une douche, s’interroger sur le sens de sa vie devant un miroir, draguer les filles, dormir à la belle étoile et bien sûr, éclater par télépathie pneumatique tout ce qui se trouve sur son passage, avec une prédilection certaine pour les têtes humaines. Tout cela sous l’œil avide de ces badauds qui nous incarnent, captivés par un spectacle qui n’en est même pas un.

Loin d’être aussi nonsensique qu‘il le proclame, Rubber déroule sous nos yeux tout un décor référentiel à l’histoire du cinéma d’horreur, citant tour à tour Massacre à la tronçonneuse, Psychose, l’enfer des zombies, Shinning, Scanner, j’en passe et des slashers. Motel miteux, désert inondé par un soleil de plomb, piscine à la fraîcheur enivrante, snack dépeuplé, redneck affublés de lunettes de soleil vintage, sergents interchangeables, station service désaffectée, transcontinentale goudronnée type 66, tous les stéréotypes du Texas des années 70 sont rassemblés sous l‘appareil photo de Dupieux.

L’ambiance est également planante, à la grâce de la musique cosignée par Mr Oiso (le réalisateur) et Gaspard Augé (la moitié de Justice), qui colle au film de Quentin Dupieux comme un slim au cul d’un obèse. L’humour juste assez décalé, sonne toujours juste. Au final Rubber flirte à la lisière du cinéma Arty et de l’exploitation pure, et donne à voir un hybride quasi-parfait, véritable alliage alchimique d’audace et de divertissement. Une bombe…