lundi 25 novembre 2013

L'enfer mécanique- the car


Réalisation : Elliot Silverstein

Avec : James Brolin, Kathleen Lloyd, John Marley


Année : 1977                  Durée : 1h37                Pays : U.S.A.


"Ô grands frères de la nuit,
Qui avez survolé les vents chauds de l’enfer,
Qui avez demeuré dans l’antre du démon :
Manifestez-vous !"

Il fallait bien en exergue une strophe de la bible satanique d’Anton La Vey pour comprendre à quoi on allait avoir à faire. Tirons grossièrement le trait : L’enfer mécanique est à l’enfer ce que le Camping-car est au Carlton : une extension de service plus ou moins représentative de ce que l’on peut attendre d’un palace. Dans le cas de L’enfer mécanique, on va dire que c’est plutôt moins, sauf à penser que l’enfer est un endroit particulièrement surestimé, ce que nous ne pouvons totalement exclure.

Bref, L’enfer mécanique est une berline noire customisée, basse de plafond, au moteur qui ronfle comme un soufflet de forge, qui klaxonne de contentement à chaque fois qu’elle écrase un pauvre type, mais aussi et surtout qui est très, très susceptible, ce qui fera le malheur de l’une des héroïnes du film, ainsi qu’une des plus belles scènes de The Car.

Face à la berline diabolique, une paisible bourgade du Nouveau-Mexique comme on en croisait beaucoup dans le cinéma de cette époque. Une communauté joyeuse et saine, limite hippie, qui a tout du cadre de vie idéal fréquenté par la famille Ricorée et leurs cousins Nutella. Tout le monde y est aimable, souriant, bon vivant à l'exception d'un aigri qui bat sa femme et tombe sur ses gosses. Cette longue mise en place narrative est d'ailleurs l'un des point fort de ce film qui accuse aujourd'hui plus de trente ans d'âge.

Second point fort : le bureau du sheriff de Thomas County, avec ses dizaines de policiers pour une bourgade famélique. Habitués à mettre des contraventions et à régler des affaires domestiques, les morts qui s’accumulent soudain font s’écrouler sous leurs yeux terrifiés toutes leurs certitudes. Et c’est comme s’ils se prenaient l’armoire sur la figure : tour à tour ahuris, abattus ou frustrés, ils multiplient les plans foireux, les barrages percés et les duels perdus d’avance dans le plus grand désordre. Trop entraînés à picoler en
cachette et à bronzer sur le capot de leur véhicule de fonction, notre cheptel d’agents assermentés est d’une telle nullité qu’il lui faudra in-fine le secours du seul citoyen bête et méchant de Thomas County pour venir à bout de l’ignoble Enfer Mécanique, qui de son côté aura méthodiquement pourri l’ambiance de la congrégation. Imperturbable, elle soulève la poussière sur son chemin, dérange les répétitions de la fanfare locale, met à terre fanions et trompettes et va jusqu'à jouer méchamment au chat et à la souris avec les majorettes.

S’il a affreusement mal vieilli, The Car n’est jamais ennuyeux, un point qui rend sa revoyure passionnante, en plus du rapprochement évident à faire avec Rubber. Depuis les plans subjectifs collés aux pneus, bitume et pare-chocs, jusqu’à l’équipe de policiers particulièrement inefficaces, en passant par les bruitages qui accompagnent la voiture, tout ce qui fait la trame du non-film de Quentin Dupieux est là, le non-sens inclus. Étonnant.

En bref : The Car est un film étrange et attachant qui se trouve à cheval entre Duel et Christine sans jamais se placer au même niveau. Le temps a rendu ses effets spéciaux désuets, sa mise en scène trop sage ne fait pas le poids face à l’immense réalisation de Spielberg, et son caractère inoffensif fait bien pâle figure devant la cruauté du film de Carpenter. Pourtant sa peinture d’une communauté naïve rend nostalgique, tout comme son absence d’ironie, ses flics dépassés par les évènements, son sens du rythme et son final à la Tex Avery qui font de L’enfer mécanique un titre qui se revoit avec un plaisir aussi coupable que sincère.



lundi 18 novembre 2013

Le possédé : Préquelle d'Amityville



Réalisation : Damiano Damiani

Avec : Burt Young, Rutanya Alda, James Olson

Année : 1982     Durée : 1h40       Pays : USA

Suite du surcoté et sympathique Amityville, Le possédé s’avère en fait en être la préquelle, Damiano Damiani s’attachant à raconter le massacre originel qui avait inspiré la légende entourant cette macabre demeure. Faisons un retour rapide dans le passé pour se remémorer les faits : en 1977 sort le livre Amityville, la maison du diable qui témoigne de l’existence d’une maison hantée dont les occupants semblent maudits, enracinant les fait jusqu’au temps de la chasse aux sorcières. Les Lutz, qui l’occupent alors et participent activement au livre, se plaignent d’évènements paranormaux, d’odeurs pestilentielles et de présences invisibles qui finissent par les pousser à fuir après leur avoir ôté le sommeil durant de longs mois.

Pipeautage presque absolu, le livre vérité fait recette, la maison hantée devient légende, Stuart Rosenberg en tire un film au succès mondial, sobre, inquiétant et parfois un peu rasoir, à l’authenticité validée par le massacre, en 1974, de toute sa famille par Ronald Defeo. Armé d’une carabine, il abat froidement ses frères et sœurs, ainsi que ses parents, avant d’être arrêté et de plaider la folie. Cette nuit, une voix lui aurait intimé l’ordre de les attraper et de les tuer. Le plus jeune de ses frères avait neuf ans. 

Pour la génération de Frank Zito, cette histoire était de celles que l’on se racontait pour se s‘empêcher de dormir, le soir, quand le bois des maisons grinçait et que les lueurs de la nuit faisaient glisser le long des murs des ombres torturées indéfinissables. Fantasme d’autant plus inquiétant qu’il s’imaginait alors enfermé dans le grenier du 112 Ocean Avenue, derrière ses fenêtres rougissantes symboles absolus des yeux du diable.


Mais alors que l’original, appuyé sur l’histoire fantaisiste des Lutz, donnait dans le réalisme froid, Tomy Lee Wallace torche un scénario aussi excessif que fantastique autour de l’histoire pourtant vraie du massacre de la famille Defeo (devenue ici les Montelli). Le réalisateur des baroques Halloween III et Vampire, vous avez dit vampire II livre une histoire en deux parties bien distinctes, que le vieux faiseur rital semble s’être fait un plaisir de mettre en images.

Occupons nous d’abord de cette première heure durant laquelle nous assistons à l’arrivée des Montelli, à la malédiction qui frappe l’aîné, Sonny, et l’entraîne à tuer toute sa famille. Très bien tenue, assez tendue et malsaine, cette partie s’avère presque supérieure à La maison du diable. D’abord parce que le fantastique y est plus exubérant, l’esprit maléfique étant incarné par des travellings de caméra qui rappellent que la révolution Evil dead vient de passer par là, même s’il donnent ici l’impression de voir du Sam Raimi sous lexomil. L’efficacité est bien au rendez-vous : esprit frappeur, souffle maléfique, yeux exorbités, lévitation, fenêtres qui claquent, mutation physique, rien ne manque vraiment à l‘appel.

Et si Burt Young donne le minimum en père bourru, rôle qui pourtant lui colle à la peau comme un collant de ballerine depuis Rocky, Jack Magner (Sonny) et Diane Franklin (Patricia) livrent de leur côté une performance remarquable. Car ce qui fonctionne le mieux, trente ans plus tard, c’est cette destruction méthodique de la cellule familiale, ici vécue par le spectateur de façon douloureuse tant elle est malsaine. L’inceste subit et accepté par Patricia donne tout son sens au caractère lubrique de l’esprit qui gît dans les sous-bassements d’Amityville. On étouffe en redoutant le pire. Pire qui finit par arriver. Remarquable.
 
Sauf qu’il reste quarante minutes de bobine après le massacre. Et alors là, c’est la fête à la saucisse. Fini Amityville, place à un L'exorciste discount et interminable, mâtiné de films de procès et de gore bricolé. L’histoire par en vrille, les couleurs se font criardes, de la fumée sort d’un peu partout, la réalisation nous la joue baroque à tous les étages, tandis que le père Tom fait n’importe quoi pour colmater les brèches d’un scénario soudain interprété par des acteurs de seconde zone qu’on croirait tous affublés de postiches. Grimaces, déformations pas formidables, musique d’ambiance omniprésente, dialogues vasouillards et rebondissements loufoques, Le possédé ne sait plus où il va, gesticulant tristement jusqu’à une fin ultra prévisible qui nous fait presque oublier qu’avant tout cela, il y avait eu un film. Dommage.

En bref : Préquelle d’Amytiville, Le possédé narre l’histoire vraie du massacre perpétré dans la petite bourgade d’Amityville, et accessoirement à l’origine du mythe. Jack Magner, dans le rôle de Sonny, en fait des caisses, grimace beaucoup, mais dès qu’il s’agit de se faire malsain en jouant avec les sentiments de sa sœur, trouve alors le ton juste. D’autant que Diane Franklin (Patricia), en jeune fille folle de son frère au point d’envisager l’inceste pour le soulager de ses souffrances, est exceptionnelle. Damiano Damiani apporte son savoir faire et toute la démesure italienne à l’ouvrage. Hélas, Le possédé se retrouve, par un effet de scénario mal contrôlé, coupé en deux : une heure de malédiction suivi de quarante minutes d’exorcisme ringard qui se traîne de cours de justice en église, et finit par virer pantalonnade, voire zèderie ritale à la Lamberto Bava. Déséquilibré, il finit par se casser la gueule, non sans avoir réussi dans sa première partie à souffler l’haleine fétide du démon. A revoir.




dimanche 1 septembre 2013

Bulle : Une trilogie anglaise


Auteurs : Floc’h & Rivière

Une trilogie anglaise rassemble les trois premières apparitions du duo formé par Francis Albany, critique littéraire célèbre, et Olivia Sturges, romancière, qui sont amenés à vivre des aventures dont-ils ne sont curieusement pas toujours les héros. Dans le rendez vous de Sevenoaks, un romancier célèbre se rend compte que tous ses ouvrages ont déjà été écrits par un énigmatique auteur. Le dossier Harding voit l’éditeur d’Olivia Sturges assassiné dans des conditions particulièrement mystérieuses, quand La recherche de Sir Malcom nous embarque dans les calles du Titanic pour y revivre un trauma d’enfance éprouvant refoulé par Francis Albany…

Dès les premières planches de la bande dessinée, on est sous le charme. Flo’ch illustre avec une délicatesse de trait toute britannique les histoires ultra référencées de Rivière. Baignée dans les catacombes de la littérature mi-policière mi-fantastique, hantée par les souvenirs de lecture d’Agatha Christie et les films d’Alfred Hitchcock, l’osmose entre la fantaisie datée du scénariste et le classicisme de Flo’ch est parfaite. Volontairement tournés vers les archétypes du genres, ils mettent en scène des majordomes, aubergistes, inspecteurs et secrétaires dans des décors début XXème siècle particulièrement confortables, faisant appel à nos souvenirs d’enfance les plus douillets. Et ce n’est pas la ligne claire de l’illustrateur, inspirée par l’école belge et les albums les plus fantastiques de Tintin ou de Blake et Mortimer qui va bousculer cette sensation étrange de familiarité.

Familiarité d’où né un certain décalage. Si tout semble monté sur des rail parfaitement huilés, les récits sont plus matures et ambigus que ceux d’Hergé et de Jacobs. Leur construction est particulièrement complexe, Rivière usant de la mise en abîme, de l’ellipse et du non-dit avec subtilité, ici prompte à perdre un enfant. Car le lecteur visé est adulte, et s’il a baigné dans ses références délicieuses, il doit pouvoir se régaler d’une structure plus complexe, moins manichéenne.

Cheval de Troie de ce dynamitage de l’intérieur : les héros même d’Une trilogie anglaise. N’allez surtout pas chercher d’empathie immédiate chez Francis Albany et Olivia Sturges. Mondains jusqu’au bout des ongles, agréables sans être attachants, ils apparaissent froids et distants, leurs personnalités complexes se révélant dès l’introduction, cet "A propos de Francis" en forme d’éloge funèbre distancié d’Olivia à un homme dont on a du mal à cerner quel était le degré d’intimité de leurs relations.

Aisés, déconnectés des difficultés de la vie, pas aussi efficaces qu’on pourrait l’imaginer, ils se détournent très nettement des héros d’Agatha Christie, car si petites cellules grises il y a, elles ne sont pas particulièrement performantes. Le génie tenant dans le fait que cet élément n’est à aucun moment souligné. Nos protagonistes traversent leurs aventures le plus souvent comme spectateurs, témoins de passage parfois, voire éléments de fond quasi décoratifs. La narration ainsi troublée crée ce décalage singulier difficile à dépasser pour le lecteur hypnotisé par l’extrême clarté des références et du trait. Alors bien sûr, il y a des strangulations et des meurtres, tout cela se déroule dans des manoirs où l’on sirote un bourbon en se remémorant sa dernière partie de tennis, mais les sentiments ambivalents, raffinés, laissés à l’appréciation du lecteur, en font un spectacle plus proche de la littérature contemporaine que de la bande dessinée, et nous donne l’impression d’avoir eu entre nos mains un album d’Hergé scénarisé par Kundera.

En bref : Hybride né des souvenirs de lecture de ses auteurs, érudit, générationnel et étrangement ambivalent, Une trilogie anglaise met en scène des héros qui n’en sont pas, ainsi que des enquêtes en forme de trompe-l’œil qui ne se trouvent jamais là où on les attend. Délicatement transposée sur des planches à la ligne claire et familière, ornementée d’histoires de rêves prémonitoires et de moustaches postiches, baignée dans un univers littéraire qui se trouve être la clef de toutes les énigmes, Flo’ch et Rivière, s’ils ont pensé leur œuvre en s’appuyant sur l’innocence de leur passé de lecteur, la font mûrir pour nous signifier que cette époque est bel et bien révolue, si tant est qu’elle n‘ait jamais existé. Ludique et sophistiqué.

mardi 6 août 2013

Série : The misfits saison 2, encore plus fou !!!


Créé par : Howard Overman

Avec : Robert Sheehan, Lauren Socha, Nathan Stewart Jarrett

Année : 2010         Pays : GB

The misfits saison 2.
Laissés sur les genoux par un denier épisode aussi puissant que foireux, où nos délinquants aux pouvoirs mal maîtrisés semblent s’être perdus dans un entrelacs d’erreurs grossières, qui s’était soldé par quelques cadavres, dont deux superviseurs, les voilà donc de retour au centre municipal pour effectuer leurs derniers Travaux d’Intérêt Général, tenter d’échapper à l’étau qui se resserre autour de leur secret et accessoirement passer du statut de loser à celui de ligue de super héros respectables.


Pour ce faire, les scénaristes reprennent tous les ingrédients de la première saison en appuyant simplement plus fort sur le champignon, histoire de ne pas se laisser aller à la routine. Playlist toujours aussi distinguée, caractérisation gonflée aux hormones, hormones plus stimulées que jamais et sous intrigues amplifiées, Mysfists joue la surenchère pour passer à la vitesse supérieure, et ça marche.


Tatoueurs maléfiques, bon samaritain mystérieux, cacahuètes saveur kryptonite, télépathe lacté, gamer psychopathe, téléportations courtes distances, voyageur du futur, contacts extralucides, on trouve de tout et souvent n’importe quoi dans ce bric à brac de génie qui mêle les genres sans complexe, s’attaquant à des monuments du fantastique contemporain avec une désinvolture qui force le respect. Alors bien sûr, on y perd parfois en cours de route la cohérence d’une première saison mieux ordonnée, pourtant ce désir de tordre l’idée de départ, d’emprunter toutes les pistes que l’histoire propose, cette envie d’explorer à fond son concept avec générosité balaye toutes les réserves.


D’autant que loin de faire du sur place, ou de se laisser magnétiser par son propre délire scénaristique en forme de feux d’artifice, Misfits creuse les personnalités de nos cinq délinquants, approfondit leurs caractères, les fait évoluer, joue sur leurs contradictions, leurs faiblesses, les rend plus humains sans jamais céder à la facilité. Humains, mais toujours aussi graves, à l’image d’un Nathan immortel égocentré comme jamais, adepte d’auto-fellation et de badigeonnage lascif de crème solaire, il grimace, se gobe, agresse, choque et s’impose comme la véritable tête de gondole d’une série qui a décidé de jouer la carte de l’excès. Avec bonheur.


En bref : Six nouveaux épisodes émouvants, grossiers, subversifs et réjouissants à l’image de ces héros foutraques, aux supers pouvoirs utilisés n’importe comment pour faire le plus souvent n’importe quoi, véritables symboles d’une génération de dégénérés qui, soyons en sûrs, n’est pas encore prête de sauver le monde. Immature et génial.


vendredi 26 juillet 2013

Stupeflip au palais des festivals à Cannes


C’est appâté par un Hypnoflip Invasion qui redonne ses lettres de noblesse au concept album et clôture le triptyque de Stupeflip dans un rabâchage musical et thématique proprement hallucinatoire, que Frank et Madame Zito se sont bousculés afin d’assister à l’atterrissage du CROU venu instaurer l’ère du Stup sur une Côte d’Azur plus habituée au stupre.

Deux surprises avant l’invasion. D’abord la combinaison du soir, Stupeflip étant couplé à Saul Williams, dans une sorte de double affiche au sens douteux. Pris dans l’étau de la rentabilité et décomplexés par des festivals aux associations musicales pour le moins improbables, les programmateurs avaient donc décidé de remplir leur salle avec deux univers radicalement différents, et deux publics pas forcément faits pour coexister. Ensuite la localisation : l’antre même du palais cannois, le grand auditorium, avec accueil trois étoiles, smoking, nœud papillon et fauteuils de théâtre au rembourrage plus adaptés aux fessiers délicats des festivaliers qu’aux slips sur le crâne des stupfanatiques.


Bref. C’est un Saul Williams bondissant qui ouvre le feu avec une entame tonique, assez éloignée d’un dernier album chiant comme la pluie. L’homme slam par intermittence, crache un hip hop mâtiné de rock et de rap, mais malgré une prestation physique généreuse et techniquement impeccable, la set-list s’étiole pop, se ramolli au fil d’une performance qui aurait mérité la tête d’affiche et un public dévoué. Professionnel, accompagné par un groupe performant et sympathique, Saul Williams délivre ses messages brouillons avec la conviction d’un prêcheur méthodiste en transe, sans jamais convaincre un Frank Zito avalé au fil des minutes par la douceur de son fauteuil et bercé par le tambour ethnique que l’ex afro-punk devenu pop star utilise pour battre le rappel. Pourtant il n’y a aucun reproche à lui faire. Aussi quand madame finit par réveiller Frank, celui-ci applaudit-il à tout rompre l’honnêteté du travail bien fait, même si le cœur n’y aura jamais été.


Les yeux encore bouffis de fatigue, Frank scrute la salle où des clones de King Ju plus ou moins convaincants se rassemblent pour investir les premiers rangs en meuglant « Vengeance ! ». Et de vengeance il va être question tout au long d’un set particulièrement chiadé. Laissez tomber les critiques qui radotent que Stupeflip n’aime pas la scène, que le CROU se fout de son public comme de sa dernière chaussette, et que leurs concerts sont glauques et mous. Glauque, sans aucun doute, mais mous ?! Allez en toucher un mot à Cadillac et sa face de lune inversée, à King Ju et son bonnet troué enfoncé jusqu’à une bouche aux dents gâtées. Aucun doute, ces gars là ne calculent pas, ils vivent l’instant à fond. Dans le but d’en découdre, le CROU Stupeflip fait une entrée particulièrement mystique, drapé dans des toges lugubres, prend des poses aussi inquiétantes que grotesques. Le Sinode Pibouin n’est pas loin. L’heure est à la religion du Stup, et pour la grand messe, ils ont mis les petits plats dans les grands.


Scène obscure, masques de carnaval sordides, ambiance reloue, Stupeflip attaque avec « Les monstres ». Le son, tout en aspérité, gratte, crisse et craque. Et ceux pour qui le Stup se résume aux aimables ritournelles de Pop Hip d’en être pour leurs frais. L’ambiance est mortifère et hystérique. Le grand auditorium ressemble à l’antichambre de l’univers oppressant dépeint par le groupe depuis maintenant dix ans. Si la musique est toujours aussi barrée, l’inquiétude semble avoir dénaturé la recette de tarés. Fascinés, on suit donc ce premier chapitre anxiogène comme hypnotisés. Les titres s’enchaînent, les personnages entrent et sortent comme dans un Feydeau dégénéré aux décors crépusculaires. Comme convenu, le Stup fait vibrer le parquet.


Acte 2 : entrée en fanfare de Pop Hip. L’idole des jeunes, armé de son éternel enthousiasme et de sa gueule de ravi de la crèche, entonne ses titres rock’n’roll. L’ambiance s’apparente soudain à celle d’un bal de camping en plein mois d’août à Palavas les flots, mais avec ce grain de sable qui donne aux ritournelles de Pop Hip un goût bizarre, de celui qui finit par filer le bourdon. Bourdon qui reprend sa place après le meurtre abominable de Pop Hip, et le retour d’un King Ju qui alterne avec l’écume aux lèvres ses morceaux de bravoure, dont le phénoménal Spleen des petits. Reste à Rascar Kapac de cracher Stupeflip Vite. Le CROU se régale, insulte à tout va, ramasse des doigts d’honneur à la pelle, traite la foule de petite merde. Évidement Frank Zito ne se sent pas concerné. De son côté le public slam. Cadillac disjoncte. L’acte 3 se clôture en apothéose. Plus d’une heure de haute intensité et déjà le rappel, A bas la Hiérarchie, repris en cœur par toute l’assistance. Encore quelques insultes, mais c’est pour la forme. Stupeflip aime son public, mais fait semblant de ne pas le savoir. Comme Casimir, c'est un monstre gentil. Et accessoirement un putain de groupe.

Les lumières se rallument. Madame Zito fend la foule pour sortir prendre l'air, un masque de monstre sur le visage, Frank la rejoint sur le parvis avec un slip sur la tête et un sourire niais de bienheureux. Comme enivrés, ils dévalent les marches du palais des festivals sublimés par la nuit cannoise. Les flashes crépitent. Des pékins sont en train de prendre en photo le tapis rouge. L’hypnoflip ne durait donc qu’un temps, le temps pour Cadillac, Kin-Ju et Pop Hip de retourner à la menuiserie après avoir réveillé les p’tiots et p’tiotes qui dormaient en nous. Sans eux, ils ont quand même l’air un peu con, Frank et madame Zito. Ils s’en foutent, ils sont bien…


mardi 16 juillet 2013

Scream IV ou Mauvais Scary movie IV ?


Réalisation : Wes Craven

Avec : Neve Campbell, David Arquette, Courteney Cox


Année : 2011                 Durée : 1h51                Pays : USA

Il paraît que Scream 4 tombe pile à la date d’anniversaire de la sortie de l’original. Quinze ans donc nous séparent de la naissance du très médiocre aîné d’une franchise qui marqua la fin officielle de l’âge d’or du cinéma d’horreur, qui déclinait déjà depuis plusieurs années. Le genre se tourna alors pendant plus d’une décennie vers un public cynique, avide de pop-corn et de multiplexes. A part trente minutes offensives, l’original pédalait tranquillement dans la semoule jusqu’à sa conclusion grotesque. Succès interplanétaire con comme la lune -ce n’est pas le premier- monté au panthéon du film d’horreur à l’unique grâce de la médiocrité ambiante, il avait à l'époque rendu Zito particulièrement vénère...

Relou, chelou et moche comme un pou...
Et voici donc que le quatrième opus débarque sur nos écrans, précédé d’une presse élogieuse, comme à chaque livraison d’un Craven qui, faut-il le rappeler, n’a rien fait de bon depuis vingt ans. Et bien pas la peine de tortiller du cul pour chier droit : Scream 4 est relou, chelou et moche comme un pou. Lassant dès le pré-générique, mise en abîme en boucle qui donne le vertige quand au potentiel truqueur du métrage, il ne surprend jamais un public blasé par autant de contre-pieds cousus d’un épais fil blanc.

De fait, on a l’impression désagréable de se farcir un énième Scary movie. Avec sa ligne ultra ringarde et son côté remake pesant, on comprend de suite que rien n’a changé, si ce n’est que tout le monde a vieilli. Le couple Arquette a des pattes d’oies que les filtres ont du mal à masquer, et Neve Campbell n’a jamais parue aussi lasse. Quand à Wes Craven, il tourne dans la lignée de ce qu’il fait depuis maintenant des décennies : sans talent, imagination ou sincérité. Car ce qui est magnifique dans cette boule de cynisme qu’est Scream 4, c’est qu’elle dit tout sur un réalisateur qui hante le genre uniquement parce qu’il lui assure de bons revenus. D’horreur, Craven n’en a plus cure depuis des lustres. La preuve, cet opus dénué de toute séquence sanglante, l’infâme réalisateur multipliant les meurtres édulcorés, le budget effets spéciaux se limitant à une lame rétractable en plastique véritable et à un cubitainer d’hémoglobine de synthèse.

Starlettes têtes à claques estampillées petit écran...
Tout le reste a été croqué par les salaires du réalisateur-producteur, par ses stars usées et sa galerie presque exhaustive de starlettes têtes à claques estampillées petit écran, venues cachetonner sans passion au biberon de la franchise juteuse. Les scènes s’enchaînent à un rythme insensé, Wes Craven étant obsédé à l’idée d’ennuyer son public pré-pubère, ou alors étant pressé d’en finir avec une histoire qui ne l’intéresse pas plus que ça. Ghost-Face gesticule dans tous les sens, visiblement inspiré par les performances raffinées de Johnny Deep dans Pirates des Caraïbes. En totale perte de charisme, il passe son temps à donner des coups de fils avec sa voix falsifiée pour poser des questions démodées, au point que Frank Zito a longtemps cru que cette fois, c’était Julien Lepers le coupable. Bref, ce fut la débâcle prétentieuse prévue, de celle qui utilise les nouvelles technologies en espérant que leurs seules présences modernisent son vieux pot. Ah oui, une fin audacieuse aurait pu sauver Scream 4 du néant, mais avec son rebondissement supplémentaire digne de Scoubidou, Craven, au bout du rouleau, achève sa franchise sans panache.

En bref : Le scénario avait été caché aux acteurs même, et l’on comprend mieux pourquoi. Répétitif, ennuyeux et ultra daté, il sert un film creux qui n’existe que pour faire fonctionner la trayeuse à billets verts. Cynique, moche et verbeux, Scream 4 est une parodie ratée, une comédie ratée, un remake raté, un shocker raté, bref dans le bref : un film raté. Comme tous les échecs de Craven, le ratage a un goût d’autant plus désagréable qu’il porte préjudice au genre lui-même, avec sa fausse cinéphilie et sa vraie vénalité, et pue du bec à se croire sophistiqué, malin et brillant alors qu’il n’est qu’un projet cheap qui pourrait être une préquelle du premier tellement il a l’air miteux. Bref dans le bref dans le bref : concocté à partir d’une recette de grand-mère Craven , Scream 4 sort du four fade, sans consistance, mais rehaussé par le goût authentique du navet. Avec une pincée d'ironie en plus, il aurait eu le goût de la merde. Finalement on s’en sort bien.


mercredi 19 juin 2013

Livre : Limonov


Auteur : Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère s’est longuement expliqué sur les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans cette biographie d’Edvar Limonov, insaisissable personnage qui s’est trouvé sur un étonnant nombre de points chauds de l’histoire récente. Homme aux mille facettes, on le croise tour à tour poète adulé, guérilléro rouge-brun, écrivain à succès, valet de chambre chez un milliardaire, prisonnier dans un camp de la Volga, chef de gang spartiate opposé au régime de Poutine. Du velours pour un roman, vous direz-vous, mais pour Carrère rien n’a été simple, jamais, car Limonov ne se pose pas comme une évidence, comme ce personnage mythique que l’écrivain parisien aurait aimé croquer par sympathie, et que le dissident russe a mis toute son existence à façonner. Non. Loin s’en faut. Limonov n’est pas homme à nourrir une biographie officielle, et cela tombe bien, Emmanuel Carrère n’était pas du genre à l’écrire.

C’est pourtant ce qu’il essaie tout de même de nous faire croire en s’attaquant à l’énigme Limonov. Il faut dire que l’homme est sulfureux. Il étale une sexualité libérée et hors norme, écrit des livres déjantés, et pour beaucoup autobiographiques comme Le poète russe préfère les grands nègres. Joue de la Kalachnikov en Serbie. Fleurte dangereusement avec le terrorisme et finit enfermé pour avoir tenté un coup d’Etat au Kazakhstan. Ses femmes sont belles ou folles, sinon les deux à la fois. Elles meurent à l’asile ou par overdose. Et pour ce qui est de la subvention, à l'image des scouts il est toujours prêt. Dans tous les mauvais coups, de toutes les parties pourries, de tous les combats perdus d’avance, Limonov, intense, brûle de par sa vie toutes les pages du roman de Carrère. Voilà pour l’aspect le plus évident, celui qui décrit un homme infréquentable qui a traversé l’histoire et les continents de part en part. Voilà ce qu’aurait pu être Limonov.
 
Mais Carrère est un écrivain de l’intime, qui sait mêler avec sensibilité grande et petite histoire. Et pour la petite, il a connu Limonov, qui, après être devenu infréquentable, se souviendra parfaitement de cet écrivain français croisé au début des années 80, quand lui se trouvait aux côté d’Edern Hallier, à rédiger des articles destructeurs pour l’Idiot international. Depuis ce point de rencontre, Carrère déroule le fil de la vie de Limonov chronologiquement, mais embrasse ce destin atypique pour l’enrichir en creux de sa propre biographie. Face à la brutalité et la sècheresse de l’existence de Limonov, Carrère se pose en bobo bien né, se met en scène en retrait, s’affuble d’une relative faiblesse de caractère qu’il dit héritée de son milieu, quand la pauvreté, la misère et la violence ont forgé le caractère du jeune Limonov en acier trempé. Le regard que lui porte l’auteur oscille entre fascination et déception, toujours touché par le romantisme fou que dégage, sur le papier, cette existence qui brûle comme un feu de paille. Le confort de ses intérieurs cosy heurtent la vérité des logements ascétiques de la star Limonov, qui vit comme un clandestin alors qu’il fait les choux gras de la presse people russe. La vie rangée de l’un met en orbite la folle aventure que représente celle de l’autre.

C’est pourtant de ce rapprochement improbable que jaillit la force du roman. Car la vie D’Emmanuel Carrère est intimement liée à la Russie. Fils d’une historienne de renom, il refait au fil des page le match d’une série de tableaux que l’on croyait figés par l’Histoire. En suivant Limonov partout, il nous raconte la chute de l’URSS et la fierté du souvenir de l’ère soviétique d’un point de vue inédit pour le lecteur français. Poutine n’y est pas seulement la brute épaisse que l’on sait. Les Serbes pas les seuls coupables d’une guerre atroce. Staline n’est pas Hitler. Ses interprétations éclairées apporte de la nuance à toutes les idées reçues qui polluent notre inconscient. Tout cela en décrivant le destin d’un pauvre type qui, à force d’opiniâtreté, réussit à s’élever pour poursuivre un destin qu’il ne rattrapera jamais. Mais il aura vendu chèrement sa peau.

En bref : Limonov décrit la vie sulfureuse d’un des personnages les plus subversifs de l’époque contemporaine, qui s’avère, sous la plume élégante de Carrère, être un homme pétri de contradictions, mais profondément humain et sincère. Un portrait initiatique superbe, qui brise mille tabous pour révéler chaque facette d’une même pièce, celle de ce jeune poète qui a mis sa peau sur la table pour ne pas finir par être n’importe qui. A l’heure des bilans, difficile pourtant de se prononcer : vie passionnante ou vie de merde ? La réponse vous laissera sur les rotules. Un roman monstre…