vendredi 26 juillet 2013

Stupeflip au palais des festivals à Cannes


C’est appâté par un Hypnoflip Invasion qui redonne ses lettres de noblesse au concept album et clôture le triptyque de Stupeflip dans un rabâchage musical et thématique proprement hallucinatoire, que Frank et Madame Zito se sont bousculés afin d’assister à l’atterrissage du CROU venu instaurer l’ère du Stup sur une Côte d’Azur plus habituée au stupre.

Deux surprises avant l’invasion. D’abord la combinaison du soir, Stupeflip étant couplé à Saul Williams, dans une sorte de double affiche au sens douteux. Pris dans l’étau de la rentabilité et décomplexés par des festivals aux associations musicales pour le moins improbables, les programmateurs avaient donc décidé de remplir leur salle avec deux univers radicalement différents, et deux publics pas forcément faits pour coexister. Ensuite la localisation : l’antre même du palais cannois, le grand auditorium, avec accueil trois étoiles, smoking, nœud papillon et fauteuils de théâtre au rembourrage plus adaptés aux fessiers délicats des festivaliers qu’aux slips sur le crâne des stupfanatiques.


Bref. C’est un Saul Williams bondissant qui ouvre le feu avec une entame tonique, assez éloignée d’un dernier album chiant comme la pluie. L’homme slam par intermittence, crache un hip hop mâtiné de rock et de rap, mais malgré une prestation physique généreuse et techniquement impeccable, la set-list s’étiole pop, se ramolli au fil d’une performance qui aurait mérité la tête d’affiche et un public dévoué. Professionnel, accompagné par un groupe performant et sympathique, Saul Williams délivre ses messages brouillons avec la conviction d’un prêcheur méthodiste en transe, sans jamais convaincre un Frank Zito avalé au fil des minutes par la douceur de son fauteuil et bercé par le tambour ethnique que l’ex afro-punk devenu pop star utilise pour battre le rappel. Pourtant il n’y a aucun reproche à lui faire. Aussi quand madame finit par réveiller Frank, celui-ci applaudit-il à tout rompre l’honnêteté du travail bien fait, même si le cœur n’y aura jamais été.


Les yeux encore bouffis de fatigue, Frank scrute la salle où des clones de King Ju plus ou moins convaincants se rassemblent pour investir les premiers rangs en meuglant « Vengeance ! ». Et de vengeance il va être question tout au long d’un set particulièrement chiadé. Laissez tomber les critiques qui radotent que Stupeflip n’aime pas la scène, que le CROU se fout de son public comme de sa dernière chaussette, et que leurs concerts sont glauques et mous. Glauque, sans aucun doute, mais mous ?! Allez en toucher un mot à Cadillac et sa face de lune inversée, à King Ju et son bonnet troué enfoncé jusqu’à une bouche aux dents gâtées. Aucun doute, ces gars là ne calculent pas, ils vivent l’instant à fond. Dans le but d’en découdre, le CROU Stupeflip fait une entrée particulièrement mystique, drapé dans des toges lugubres, prend des poses aussi inquiétantes que grotesques. Le Sinode Pibouin n’est pas loin. L’heure est à la religion du Stup, et pour la grand messe, ils ont mis les petits plats dans les grands.


Scène obscure, masques de carnaval sordides, ambiance reloue, Stupeflip attaque avec « Les monstres ». Le son, tout en aspérité, gratte, crisse et craque. Et ceux pour qui le Stup se résume aux aimables ritournelles de Pop Hip d’en être pour leurs frais. L’ambiance est mortifère et hystérique. Le grand auditorium ressemble à l’antichambre de l’univers oppressant dépeint par le groupe depuis maintenant dix ans. Si la musique est toujours aussi barrée, l’inquiétude semble avoir dénaturé la recette de tarés. Fascinés, on suit donc ce premier chapitre anxiogène comme hypnotisés. Les titres s’enchaînent, les personnages entrent et sortent comme dans un Feydeau dégénéré aux décors crépusculaires. Comme convenu, le Stup fait vibrer le parquet.


Acte 2 : entrée en fanfare de Pop Hip. L’idole des jeunes, armé de son éternel enthousiasme et de sa gueule de ravi de la crèche, entonne ses titres rock’n’roll. L’ambiance s’apparente soudain à celle d’un bal de camping en plein mois d’août à Palavas les flots, mais avec ce grain de sable qui donne aux ritournelles de Pop Hip un goût bizarre, de celui qui finit par filer le bourdon. Bourdon qui reprend sa place après le meurtre abominable de Pop Hip, et le retour d’un King Ju qui alterne avec l’écume aux lèvres ses morceaux de bravoure, dont le phénoménal Spleen des petits. Reste à Rascar Kapac de cracher Stupeflip Vite. Le CROU se régale, insulte à tout va, ramasse des doigts d’honneur à la pelle, traite la foule de petite merde. Évidement Frank Zito ne se sent pas concerné. De son côté le public slam. Cadillac disjoncte. L’acte 3 se clôture en apothéose. Plus d’une heure de haute intensité et déjà le rappel, A bas la Hiérarchie, repris en cœur par toute l’assistance. Encore quelques insultes, mais c’est pour la forme. Stupeflip aime son public, mais fait semblant de ne pas le savoir. Comme Casimir, c'est un monstre gentil. Et accessoirement un putain de groupe.

Les lumières se rallument. Madame Zito fend la foule pour sortir prendre l'air, un masque de monstre sur le visage, Frank la rejoint sur le parvis avec un slip sur la tête et un sourire niais de bienheureux. Comme enivrés, ils dévalent les marches du palais des festivals sublimés par la nuit cannoise. Les flashes crépitent. Des pékins sont en train de prendre en photo le tapis rouge. L’hypnoflip ne durait donc qu’un temps, le temps pour Cadillac, Kin-Ju et Pop Hip de retourner à la menuiserie après avoir réveillé les p’tiots et p’tiotes qui dormaient en nous. Sans eux, ils ont quand même l’air un peu con, Frank et madame Zito. Ils s’en foutent, ils sont bien…


mardi 16 juillet 2013

Scream IV ou Mauvais Scary movie IV ?


Réalisation : Wes Craven

Avec : Neve Campbell, David Arquette, Courteney Cox


Année : 2011                 Durée : 1h51                Pays : USA

Il paraît que Scream 4 tombe pile à la date d’anniversaire de la sortie de l’original. Quinze ans donc nous séparent de la naissance du très médiocre aîné d’une franchise qui marqua la fin officielle de l’âge d’or du cinéma d’horreur, qui déclinait déjà depuis plusieurs années. Le genre se tourna alors pendant plus d’une décennie vers un public cynique, avide de pop-corn et de multiplexes. A part trente minutes offensives, l’original pédalait tranquillement dans la semoule jusqu’à sa conclusion grotesque. Succès interplanétaire con comme la lune -ce n’est pas le premier- monté au panthéon du film d’horreur à l’unique grâce de la médiocrité ambiante, il avait à l'époque rendu Zito particulièrement vénère...

Relou, chelou et moche comme un pou...
Et voici donc que le quatrième opus débarque sur nos écrans, précédé d’une presse élogieuse, comme à chaque livraison d’un Craven qui, faut-il le rappeler, n’a rien fait de bon depuis vingt ans. Et bien pas la peine de tortiller du cul pour chier droit : Scream 4 est relou, chelou et moche comme un pou. Lassant dès le pré-générique, mise en abîme en boucle qui donne le vertige quand au potentiel truqueur du métrage, il ne surprend jamais un public blasé par autant de contre-pieds cousus d’un épais fil blanc.

De fait, on a l’impression désagréable de se farcir un énième Scary movie. Avec sa ligne ultra ringarde et son côté remake pesant, on comprend de suite que rien n’a changé, si ce n’est que tout le monde a vieilli. Le couple Arquette a des pattes d’oies que les filtres ont du mal à masquer, et Neve Campbell n’a jamais parue aussi lasse. Quand à Wes Craven, il tourne dans la lignée de ce qu’il fait depuis maintenant des décennies : sans talent, imagination ou sincérité. Car ce qui est magnifique dans cette boule de cynisme qu’est Scream 4, c’est qu’elle dit tout sur un réalisateur qui hante le genre uniquement parce qu’il lui assure de bons revenus. D’horreur, Craven n’en a plus cure depuis des lustres. La preuve, cet opus dénué de toute séquence sanglante, l’infâme réalisateur multipliant les meurtres édulcorés, le budget effets spéciaux se limitant à une lame rétractable en plastique véritable et à un cubitainer d’hémoglobine de synthèse.

Starlettes têtes à claques estampillées petit écran...
Tout le reste a été croqué par les salaires du réalisateur-producteur, par ses stars usées et sa galerie presque exhaustive de starlettes têtes à claques estampillées petit écran, venues cachetonner sans passion au biberon de la franchise juteuse. Les scènes s’enchaînent à un rythme insensé, Wes Craven étant obsédé à l’idée d’ennuyer son public pré-pubère, ou alors étant pressé d’en finir avec une histoire qui ne l’intéresse pas plus que ça. Ghost-Face gesticule dans tous les sens, visiblement inspiré par les performances raffinées de Johnny Deep dans Pirates des Caraïbes. En totale perte de charisme, il passe son temps à donner des coups de fils avec sa voix falsifiée pour poser des questions démodées, au point que Frank Zito a longtemps cru que cette fois, c’était Julien Lepers le coupable. Bref, ce fut la débâcle prétentieuse prévue, de celle qui utilise les nouvelles technologies en espérant que leurs seules présences modernisent son vieux pot. Ah oui, une fin audacieuse aurait pu sauver Scream 4 du néant, mais avec son rebondissement supplémentaire digne de Scoubidou, Craven, au bout du rouleau, achève sa franchise sans panache.

En bref : Le scénario avait été caché aux acteurs même, et l’on comprend mieux pourquoi. Répétitif, ennuyeux et ultra daté, il sert un film creux qui n’existe que pour faire fonctionner la trayeuse à billets verts. Cynique, moche et verbeux, Scream 4 est une parodie ratée, une comédie ratée, un remake raté, un shocker raté, bref dans le bref : un film raté. Comme tous les échecs de Craven, le ratage a un goût d’autant plus désagréable qu’il porte préjudice au genre lui-même, avec sa fausse cinéphilie et sa vraie vénalité, et pue du bec à se croire sophistiqué, malin et brillant alors qu’il n’est qu’un projet cheap qui pourrait être une préquelle du premier tellement il a l’air miteux. Bref dans le bref dans le bref : concocté à partir d’une recette de grand-mère Craven , Scream 4 sort du four fade, sans consistance, mais rehaussé par le goût authentique du navet. Avec une pincée d'ironie en plus, il aurait eu le goût de la merde. Finalement on s’en sort bien.


mercredi 19 juin 2013

Livre : Limonov


Auteur : Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère s’est longuement expliqué sur les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans cette biographie d’Edvar Limonov, insaisissable personnage qui s’est trouvé sur un étonnant nombre de points chauds de l’histoire récente. Homme aux mille facettes, on le croise tour à tour poète adulé, guérilléro rouge-brun, écrivain à succès, valet de chambre chez un milliardaire, prisonnier dans un camp de la Volga, chef de gang spartiate opposé au régime de Poutine. Du velours pour un roman, vous direz-vous, mais pour Carrère rien n’a été simple, jamais, car Limonov ne se pose pas comme une évidence, comme ce personnage mythique que l’écrivain parisien aurait aimé croquer par sympathie, et que le dissident russe a mis toute son existence à façonner. Non. Loin s’en faut. Limonov n’est pas homme à nourrir une biographie officielle, et cela tombe bien, Emmanuel Carrère n’était pas du genre à l’écrire.

C’est pourtant ce qu’il essaie tout de même de nous faire croire en s’attaquant à l’énigme Limonov. Il faut dire que l’homme est sulfureux. Il étale une sexualité libérée et hors norme, écrit des livres déjantés, et pour beaucoup autobiographiques comme Le poète russe préfère les grands nègres. Joue de la Kalachnikov en Serbie. Fleurte dangereusement avec le terrorisme et finit enfermé pour avoir tenté un coup d’Etat au Kazakhstan. Ses femmes sont belles ou folles, sinon les deux à la fois. Elles meurent à l’asile ou par overdose. Et pour ce qui est de la subvention, à l'image des scouts il est toujours prêt. Dans tous les mauvais coups, de toutes les parties pourries, de tous les combats perdus d’avance, Limonov, intense, brûle de par sa vie toutes les pages du roman de Carrère. Voilà pour l’aspect le plus évident, celui qui décrit un homme infréquentable qui a traversé l’histoire et les continents de part en part. Voilà ce qu’aurait pu être Limonov.
 
Mais Carrère est un écrivain de l’intime, qui sait mêler avec sensibilité grande et petite histoire. Et pour la petite, il a connu Limonov, qui, après être devenu infréquentable, se souviendra parfaitement de cet écrivain français croisé au début des années 80, quand lui se trouvait aux côté d’Edern Hallier, à rédiger des articles destructeurs pour l’Idiot international. Depuis ce point de rencontre, Carrère déroule le fil de la vie de Limonov chronologiquement, mais embrasse ce destin atypique pour l’enrichir en creux de sa propre biographie. Face à la brutalité et la sècheresse de l’existence de Limonov, Carrère se pose en bobo bien né, se met en scène en retrait, s’affuble d’une relative faiblesse de caractère qu’il dit héritée de son milieu, quand la pauvreté, la misère et la violence ont forgé le caractère du jeune Limonov en acier trempé. Le regard que lui porte l’auteur oscille entre fascination et déception, toujours touché par le romantisme fou que dégage, sur le papier, cette existence qui brûle comme un feu de paille. Le confort de ses intérieurs cosy heurtent la vérité des logements ascétiques de la star Limonov, qui vit comme un clandestin alors qu’il fait les choux gras de la presse people russe. La vie rangée de l’un met en orbite la folle aventure que représente celle de l’autre.

C’est pourtant de ce rapprochement improbable que jaillit la force du roman. Car la vie D’Emmanuel Carrère est intimement liée à la Russie. Fils d’une historienne de renom, il refait au fil des page le match d’une série de tableaux que l’on croyait figés par l’Histoire. En suivant Limonov partout, il nous raconte la chute de l’URSS et la fierté du souvenir de l’ère soviétique d’un point de vue inédit pour le lecteur français. Poutine n’y est pas seulement la brute épaisse que l’on sait. Les Serbes pas les seuls coupables d’une guerre atroce. Staline n’est pas Hitler. Ses interprétations éclairées apporte de la nuance à toutes les idées reçues qui polluent notre inconscient. Tout cela en décrivant le destin d’un pauvre type qui, à force d’opiniâtreté, réussit à s’élever pour poursuivre un destin qu’il ne rattrapera jamais. Mais il aura vendu chèrement sa peau.

En bref : Limonov décrit la vie sulfureuse d’un des personnages les plus subversifs de l’époque contemporaine, qui s’avère, sous la plume élégante de Carrère, être un homme pétri de contradictions, mais profondément humain et sincère. Un portrait initiatique superbe, qui brise mille tabous pour révéler chaque facette d’une même pièce, celle de ce jeune poète qui a mis sa peau sur la table pour ne pas finir par être n’importe qui. A l’heure des bilans, difficile pourtant de se prononcer : vie passionnante ou vie de merde ? La réponse vous laissera sur les rotules. Un roman monstre…

mercredi 12 juin 2013

TOKYO GORE POLICE : Gore jusqu'au bout des ongles !


Réalisation : Yoshihiro Nishimura

Avec : Eihi Shiina, Keisuke Horibe, Itao Itsuji

Année : 2008          Durée: 1h50             Pays : Japon-USA

Sur fond de privatisation de la police, T.G.P. raconte la lutte menée par une flic et sa section de dégénérés contre une nouvelle race de criminels mutants dont les blessures se changent en armes de combat. La seule solution pour les éradiquer : les découper en morceaux...

L’occasion d’outrances ultra gores, où l’on se taillade vingt fois les veines avant de lacérer les visages à la suite de duels démesurés à la tronçonneuse. Enucléations, démembrements, fulguro-poings -avec des vrais poings !- j’en passe et des meilleures. Le tout bien évidemment en plein champ, avec des geysers de sang, de boyaux et de viscères qui dégueulent à même la caméra. Attention les yeux, car Tokyo Gore Police est réellement une boucherie à ne pas mettre entre toutes les mains.

Mais là où le film de Yoshihiro Nishimura vire au génie, c’est qu’il est aussi un pur délire pop, saturé de couleur, de jupettes d’écolières, de latex, de jambières et de petites culottes. Fétishiste, sado-masochiste, outrancier, la réalité de ce Tokyo futuriste de carton pâte est tellement custom qu’on croirait un fantasme sur pellicule. Le réalisateur garde le pied en permanence sur le champignon, passant d’une émotion l’autre sans transition, mêlant à ce bain de sang jubilatoire des flash-back portnawak, des promotions grotesques, des spots de pubs pour ustensiles de suicide.

En bref : L’inventivité déviante de Tokyo Gore Police est ici poussée à l’extrême rappelant les meilleures heures d’un gore aussi craspec que joyeux. Une bombe iconoclaste, tournée avec la grossièreté et la vulgarité d’un réalisateur qui, comme Peter Jackson à l’époque de Brain Dead, a la classe internationale.




samedi 1 juin 2013

Ciné : La belle personne (ou la nouvelle princesse de Clèves)


Réalisation : Christophe Honoré

Avec : Louis Garrel, Léa Seydoux, Grégoire Leprince-Ringuet

Année : 2008               Durée : 1h30                 Pays : Français

La belle personne.
Junie, seize ans, change de lycée en cours d'année à la suite à la mort de sa mère pour intégrer la classe de son cousin Matthias. Courtisée, elle va rapidement se mettre en couple avec le plus rangé des voiture de la bande, Otto, quand c’est le ténébreux Nemours, son professeur d'italien, qui la fait bruler de désir.

Christophe Honoré met en scène avec nuance la complexité adolescente des émois amoureux dans une classe de lycée du XVIème arrondissement. Exit ici les habituelles conventions sociales du film scolaire. Loin de la rupture classique élève/professeur, il nous fait découvrir un ambiance propice à l'épanouissement intellectuel, où les hormones bouillonnent autant que les neurones. Dans le XVIème, on ne couche pas ensemble, on a une activité sexuelle. On ne se quitte pas, on s’éloigne un peu. Et c’est dans ce décor un peu désuet de la bonne éducation parisienne qu’il développe son scénario, réalisé d’après la trame de la Princesse de Clèves. Honoré dénude la complexité des sentiments amoureux, vus ici comme un jeu à plusieurs bandes qui peut mener à la folie. Junie y est incarné par la superbe Léa Seydoux, qui se contente de traverser le film avec une moue frondeuse indéchiffrable pour tout renverser sur son passage, quand Jacques est Louis Garrel, formidable bellâtre, qui personnifie son professeur narcissique, contradictoire et égocentré avec une classe et un sens de la comédie étonnant.

L’ensemble du casting est d’ailleurs parfait, au diapason de ce scénario insaisissable, où une jeune fille opaline et fragile peut se transformer en tueuse par la force dévastatrice de sa passion, où de fausses lettres révèlent de vrais sentiments et où le penchant amoureux ne peux exister qu’à fleur de peau. La dure vérité sort d’ailleurs de la bouche du trop gentil Otto, qui se rend compte à ses dépends qu’on ne sait jamais rien des gens et moins encore de ceux que l’on aime.

En bref : Si La belle personne avait tout pour être un film d’auteur de plus, gentiment pompeux et un peu rasoir, il s’avère en fait léger et brillant comme sa classe du lycée Molière, touché par la grâce de la jeunesse…


vendredi 10 mai 2013

livre : Que font les rennes après noël ?

Auteur : Olivia Rosenthal

Dans Que font les rennes après noël ?, superbe titre du dernier roman d‘Olivia Rosenthal, il est question d’émancipation dans quatre temps de la vie d’une femme, depuis les premiers désirs refoulés, ici la volonté obsessionnelle de vouloir adopter un animal, jusqu’à l’âge adulte et son affranchissement de ce fantasme castrateur d’une humanité définie par sa raison au mépris de son corps…

Succès critique unanime, Que font les rennes après noël ? se distingue d’abord par un style particulier proche de la description clinique. Vouvoiement censé mettre une distance avec l’enfant vu comme un sujet d’analyse scientifique. Personnages fonctions qui ne sont pas nommés. Utilisation de gimmicks qui se répètent inlassablement, comme une litanie (« Vous êtes contaminée » «l’homme est un loup pour l’homme», «Vous vous réveillez » etc.) . Cette technique extrêmement cadencée, prend le risque du morcellement et de la martialité. Aux paragraphes découpés en forme de saynètes lapidaires succèdent des passages documentaires, avec pour chaque chapitre sa profession : le dresseur de loup, le gardien de zoo, le laborantin et le boucher, vision de moins en moins romantique du rapport de l’homme à l’animal, qui accompagne la désillusion permanente de l’héroïne, ou plutôt du sujet d’étude.

Hélas, cette mécanique parfaitement huilée, jouant l’alternance millimétrée, la répétition et la distance peut laisser le lecteur à la porte de l’œuvre. Que font les rennes après noël ? pourtant court et aéré, assomme. Les segments se font écho sans qu’il y ait toujours pertinence, mus par la seule volonté de ne pas dévier d’un canevas prévu à l’avance. Ce dispositif aussi rigide que pénible est d’autant plus dommageable que la thèse soutenue est passionnante.

Car le regard singulier d’Olivia Rosenthal apporte autant qu’il dérange. Qu’il s’agisse de la férocité des relations familiales, de son interprétation de la vie en société ou de ses parallèles entre expériences animales et éducation, tout est matière à troubler le lecteur. La démonstration est implacable, comparable aux travaux d’un Henri Laborit. Seulement le procédé d’hybridation avec le roman est trop corseté et superficiel pour entraîner l’adhésion totale. En témoigne cette exégèse particulièrement redondante et usante de La Féline, qui nous fait sombrer dans la lassitude de ses redites quand le film de Tourneur était parfaitement ajusté à sa démonstration.

En bref : Avec son ouvrage sec, haché et à la mécanique trop contraignante, Olivia Rosenthal nous délivre une réflexion sur l'affranchissement qui va crescendo dans la barbarie, débutant par le désir d’appropriation de la bête pour finir sur des visions de carcasses coupées en deux. Si l’on résiste à son dispositif épuisant, on y découvrira que le monde des hommes est génétiquement bestial, de celui qui nous amène à dépecer les rennes après noël pour s'en régaler avec voracité. Indigeste et brillant à la fois. A découvrir.

jeudi 9 mai 2013

Black sheep

Réalisation : Jonathan King

Avec : Nathan Meister, Peter Feeney, Tammy Davis

Année : 2008     Durée : 1h27      Pays : Néo Zelandais

Henry, jeune homme avinophobe, revient sur les conseils de sa psychologue à la ferme de son enfance, après des années d’exil en ville, afin de revendre ses parts de l’exploitation familiale à Angus. Mais à la suite d’expériences génétiques contre nature, les moutons vont se retourner contre leurs maîtres…

Black very cheap
Dès la scène d’ouverture c’est l’indisposition : caractérisation sensément loufoque mais réellement tarte, scénario alibi à seule vocation d’exploitation, musique à flonflon proprement insupportable et mise en scène de type téléfilm destiné aux plus jeunes. Alors bien sûr les moutons transgéniques sont là. Comme prévu, ils conduisent des voitures, klaxonnent, baisent, pètent, rotent, rien ne les arrêtent. Et c’est bien ça le problème : la vulgarité crasse d’un ensemble prévisible qui n’assumera jamais ce qu’il aurait voulu être.

Car si la nouvelle Zélande a déjà accouché des chefs d’œuvre de mauvais goût Bad Taste et Brain Dead, ici vous ne verrez rien de tout cela. On a plutôt affaire à un film d’étudiant qui se trouve irrésistible avec sa bonne blague du coussin péteur alors qu’il est seulement bien relou. C’est ce décalage énorme entre les prétentions de Jonathan King et la réalité de son film qui en fait une bobine exaspérante. Ni film familial, ni comédie, ni parodie de film d’horreur, ni fable écolo et moins encore nanar gore, Black Sheep ne s’adresse de fait à aucun public.

De leur côté les acteurs font ce qu’ils peuvent pour faire exister des personnages à la définition si grossière qu’elle les rend grotesques Tous s’échinent à multiplier les mimiques, rouler des yeux comme des billes, poser leurs dialogues de sitcom en donnant l’impression d’attendre les rires enregistrés. Seul Peter Feeney, dans le rôle du frère agronome fou à tendance zoophile, avec son sens de l’humour particulier, son physique carré et sa composition solide sauve le mobilier quand Black Sheep sombre dans l’ennui que génère son manque de maturité et sa pesanteur involontaire.

En bref : Pour avoir shooté son film à la sauce infantilisante de Chris"Maman j’ai raté l’avion"Columbus alors qu’il lorgnait à l’évidence dans la direction d’Edgard"Shaun of the dead"Wright, Jonathan King rate complètement sa cible et nous offre un film vieillot et ringard, indigne d’une mauvaise pellicule des eighties dont il n’effleure jamais le charme. Une nullité qui n’a existé que grâce à son synopsis viral et qui est retombé depuis dans un oubli bien mérité. Dispensable.